Dossiers diplomatiques

L’Afrique sur les rails de son avenir : Rabat face au grand défi du financement ferroviaire

Entre ambitions continentales, ingénierie financière et impératifs climatiques, le Forum de Rabat ouvre de nouvelles perspectives pour le développement du rail africain. Portée par l’ONCF et l’Union internationale des chemins de fer, cette dynamique révèle autant la force d’une ambition collective que l’ampleur des obstacles à surmonter pour transformer les engagements en investissements durables.

L’avenir ferroviaire de l’Afrique ne se jouera pas uniquement sur la longueur des voies construites, la modernité des trains ou la multiplication des connexions entre les grandes métropoles. Il dépendra, plus fondamentalement, de la capacité des États et des institutions à concevoir des infrastructures économiquement viables, à mobiliser des capitaux adaptés et à inscrire le transport ferroviaire dans une véritable stratégie de transformation du continent.

C’est toute la portée du Forum sur les solutions d’investissement et de financement pour l’avenir ferroviaire de l’Afrique, organisé les 14 et 15 octobre 2026 à Rabat par l’Office national des chemins de fer (ONCF) et l’Union internationale des chemins de fer (UIC), sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Avec plus de 250 participants représentant 20 nationalités et dix réseaux ferroviaires, cette rencontre a réuni un éventail significatif de décideurs publics, d’opérateurs, d’investisseurs et d’institutions internationales. Mais au-delà de la diversité des représentations, son intérêt réside dans un changement d’approche : ne plus considérer le financement comme une étape secondaire de la réalisation des infrastructures, mais comme une dimension constitutive de leur conception et de leur réussite.

Rabat, une plateforme de réflexion pour une ambition continentale

L’organisation de ce rendez-vous à Rabat revêt une signification particulière. Elle traduit la capacité du Maroc à accueillir des concertations internationales portant sur des problématiques structurantes pour le développement africain, tout en mettant en valeur l’expérience accumulée par le Royaume dans la modernisation de son système ferroviaire.

L’ONCF dispose, à cet égard, d’un capital d’expérience qui constitue un atout. Le développement de la grande vitesse, la modernisation des infrastructures et l’évolution des services ferroviaires ont progressivement renforcé la place du rail dans les choix de mobilité et d’aménagement du territoire au Maroc.

Cette expérience ne saurait naturellement être transposée de manière uniforme à des pays africains dont les réalités économiques, territoriales et institutionnelles diffèrent profondément. Elle offre néanmoins un ensemble d’enseignements sur la planification à long terme, la coordination des investissements et l’importance d’une continuité stratégique dans les politiques d’infrastructure.

Le rapprochement entre l’ONCF et l’UIC apporte une dimension supplémentaire à cette initiative. Il associe l’expérience opérationnelle d’un acteur ferroviaire africain à la capacité de mobilisation et à l’expertise technique d’une organisation internationale. Cette complémentarité représente une force, dès lors qu’elle favorise la circulation des compétences, la confrontation des modèles économiques et l’identification de solutions adaptées aux besoins du continent.

La participation de représentants de la Commission de l’Union africaine et de l’AUDA-NEPAD rappelle, par ailleurs, que les enjeux ferroviaires dépassent les seules frontières nationales. Le rail constitue un instrument potentiel d’intégration économique, de fluidification des échanges et de rapprochement des marchés africains.

Encore faut-il que cette ambition continentale trouve sa traduction dans des politiques coordonnées et dans des projets capables de dépasser la fragmentation actuelle des réseaux et des stratégies d’investissement.

Le financement, véritable épreuve de crédibilité des ambitions ferroviaires

 

L’un des principaux mérites du Forum de Rabat est d’avoir placé au centre des discussions une difficulté souvent décisive : l’écart entre la pertinence économique des projets ferroviaires et leur capacité effective à attirer les financements nécessaires.

Une infrastructure ferroviaire peut répondre à un besoin majeur de mobilité, favoriser les échanges commerciaux et contribuer à l’aménagement du territoire sans pour autant présenter, dans sa configuration initiale, les garanties attendues par les investisseurs.

Le coût élevé des investissements, la longueur des périodes d’amortissement, les incertitudes liées à la demande future ou encore la complexité des montages institutionnels constituent autant de paramètres susceptibles de ralentir les décisions de financement.

À ces contraintes s’ajoute une réalité fondamentale : la rentabilité financière d’une ligne ferroviaire ne reflète pas toujours la totalité de sa contribution économique et sociale.

La réduction de la congestion routière, l’amélioration de l’accessibilité territoriale, la diminution des émissions polluantes et le renforcement de la compétitivité logistique produisent des bénéfices collectifs considérables, mais difficilement convertibles en recettes directes pour les exploitants.

C’est précisément dans cet écart entre valeur collective et rendement financier que se situe l’un des défis majeurs du développement ferroviaire africain.

La Déclaration de Rabat, adoptée dans le prolongement de celle de Dakar de 2023, propose à cet égard une diversification des instruments financiers, associant financements mixtes, partenariats public-privé, mécanismes de garantie, financements climatiques et valorisation foncière.

L’intérêt de cette orientation réside dans la volonté de dépasser les schémas traditionnels de financement pour construire des dispositifs mieux adaptés à la nature des projets.

Mais leur efficacité dépendra de conditions précises : une répartition équilibrée des risques, des cadres réglementaires crédibles, une préparation technique rigoureuse et une capacité institutionnelle suffisante pour négocier, mettre en œuvre et suivre des opérations complexes.

L’innovation financière ne saurait compenser durablement les insuffisances de gouvernance ou l’absence de projets suffisamment mûrs. Elle ne produit des résultats que lorsqu’elle s’appuie sur une architecture économique solide.

MoveCredits : une innovation prometteuse qui devra démontrer sa portée réelle

Parmi les principales avancées annoncées à Rabat figure le lancement, par l’UIC, de la coalition MoveCredits, consacrée à la mobilisation des marchés carbone au bénéfice du rail et des transports publics.

Cette initiative introduit une perspective particulièrement intéressante : reconnaître que les infrastructures ferroviaires génèrent une valeur environnementale susceptible, sous certaines conditions, de devenir une ressource financière complémentaire.

Le raisonnement repose sur une logique cohérente. En favorisant le transfert du transport routier vers le rail, en encourageant l’électrification et en accompagnant le développement de solutions énergétiques moins émettrices, les investissements ferroviaires peuvent contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Ces réductions, lorsqu’elles sont mesurées et vérifiées selon des méthodologies reconnues, peuvent potentiellement être valorisées dans le cadre de mécanismes liés aux marchés carbone.

Selon une étude de l’UIC mentionnée dans les conclusions du Forum, le développement ferroviaire dans les pays à revenu faible et intermédiaire pourrait permettre d’éviter jusqu’à 1,8 gigatonne de CO₂ à l’horizon 2050, avec des revenus carbone potentiels estimés entre 27 et 72 milliards de dollars, selon l’évolution des prix du carbone.

Ces projections illustrent l’ampleur des possibilités envisagées. Elles doivent cependant être appréciées pour ce qu’elles sont : des estimations prospectives concernant un ensemble de pays à revenu faible et intermédiaire, et non des ressources déjà acquises ni des montants spécifiquement destinés au continent africain.

La prudence est d’autant plus nécessaire que les marchés carbone demeurent tributaires de variables techniques, économiques et réglementaires complexes.

La mesure des émissions effectivement évitées, la démonstration du caractère additionnel des réductions, la prévention des doubles comptabilisations et la volatilité des prix du carbone figurent parmi les difficultés susceptibles d’affecter la crédibilité et la rentabilité de ces mécanismes.

L’inscription de cette réflexion dans les perspectives ouvertes par l’article 6 de l’Accord de Paris constitue un élément important, sans dispenser les acteurs de construire des dispositifs de vérification rigoureux.

La véritable réussite de MoveCredits ne se mesurera donc pas uniquement à sa capacité de fédérer des partenaires. Elle dépendra de l’élaboration de méthodologies fiables, de la réalisation de projets pilotes convaincants et de l’aptitude à transformer les avantages climatiques du rail en revenus mobilisables dans des conditions économiquement soutenables.

Il serait, à ce titre, réducteur de présenter les marchés carbone comme une réponse générale aux besoins de financement ferroviaire. Ils peuvent constituer un instrument complémentaire pertinent, mais ne sauraient se substituer aux investissements publics, aux financements de long terme et aux autres mécanismes indispensables au développement des réseaux.

Des corridors ferroviaires à l’intégration économique : l’enjeu de la cohérence territoriale

Le financement du rail africain ne peut être dissocié d’une réflexion sur la géographie économique du continent.

Le développement des corridors ferroviaires de fret, identifié parmi les priorités du Forum, répond à des enjeux déterminants pour la compétitivité des économies africaines.

La qualité des connexions entre bassins de production, zones industrielles, plateformes logistiques, ports et marchés de consommation influence directement les coûts du transport, la régularité des approvisionnements et l’attractivité des investissements.

Dans cette perspective, le rail peut contribuer à réduire certaines contraintes logistiques et à renforcer les complémentarités économiques entre territoires.

Toutefois, la construction d’une ligne ferroviaire ne garantit pas, à elle seule, l’émergence d’un corridor performant.

Son efficacité suppose une articulation avec les infrastructures portuaires et routières, une cohérence des choix techniques, une coordination des procédures transfrontalières et l’existence de volumes de trafic suffisants pour justifier les investissements engagés.

Le défi est donc autant institutionnel qu’infrastructurel.

Il en va de même pour la mobilité urbaine, également inscrite au cœur des travaux de Rabat. Dans des métropoles confrontées à l’expansion démographique, à l’étalement urbain et à la saturation progressive des réseaux routiers, les transports collectifs ferroviaires peuvent devenir des instruments majeurs d’organisation de l’espace.

Leur réussite dépend cependant de leur intégration aux autres modes de transport, de leur accessibilité financière et de leur capacité à répondre aux besoins réels des populations.

Une stratégie ferroviaire ambitieuse ne saurait ainsi se limiter à la recherche de performances techniques. Elle doit également se mesurer à ses effets sur la vie quotidienne, l’accès aux opportunités économiques et la réduction des disparités territoriales.

De la Déclaration de Rabat à la réalité des investissements

En succédant à la Déclaration de Dakar de 2023, la Déclaration de Rabat témoigne d’une continuité dans la mobilisation africaine et internationale autour du financement ferroviaire.

Cette continuité constitue un acquis. Elle permet de structurer progressivement un dialogue entre institutions publiques, opérateurs techniques, investisseurs et partenaires du développement.

Mais elle invite également à poser une question essentielle : comment convertir cette accumulation d’engagements en réalisations mesurables ?

Le communiqué de clôture présente les orientations retenues et les ambitions de la nouvelle coalition, sans préciser de volumes financiers immédiatement mobilisés, de calendrier détaillé de réalisation ni de portefeuille de projets dont le financement serait définitivement assuré.

Cette distinction est fondamentale pour apprécier la portée du Forum avec objectivité.

L’adoption d’une déclaration et le lancement d’une coalition représentent des étapes institutionnelles significatives. Ils ne constituent pas encore, en eux-mêmes, la preuve d’une accélération effective des investissements.

L’enjeu des prochaines années sera donc de donner une traduction opérationnelle aux engagements annoncés : sélectionner des projets prioritaires, renforcer leur préparation, structurer des financements crédibles, accompagner les administrations concernées et établir des mécanismes d’évaluation permettant de suivre les résultats obtenus.

La question de la maintenance et de la pérennité économique des infrastructures mérite, dans ce cadre, une vigilance particulière. Le développement ferroviaire ne se résume pas à construire de nouvelles lignes. Il exige également des moyens durables pour entretenir les réseaux, garantir leur sécurité, moderniser leurs équipements et préserver la qualité du service.

Une infrastructure inaugurée sans modèle d’exploitation soutenable risque, à terme, de devenir une charge plutôt qu’un moteur de développement.

C’est pourquoi la réussite des ambitions ferroviaires africaines dépendra de la capacité à concilier audace des investissements et discipline économique, vision territoriale et réalisme financier, coopération internationale et renforcement des compétences locales.

Le Maroc face à une responsabilité à la mesure de son ambition africaine

Pour le Maroc, le Forum de Rabat représente davantage qu’une opportunité d’affirmer son expérience ferroviaire.

Il ouvre un espace dans lequel cette expérience peut contribuer à nourrir une coopération africaine fondée sur le partage des compétences, l’ingénierie des projets et la recherche de solutions communes.

L’ONCF, sous la direction de Mohamed Rabie Khlie, apparaît dans cette dynamique comme un acteur capable de participer à des réflexions qui dépassent le périmètre national et touchent aux grandes orientations du développement ferroviaire continental.

Cette position constitue un atout, mais elle engage également une exigence de résultats. La valeur d’une expérience nationale se renforce lorsqu’elle peut alimenter des partenariats utiles, faciliter le transfert de savoir-faire et contribuer à l’émergence de projets adaptés aux contextes économiques des pays partenaires.

Le rayonnement ferroviaire marocain gagnera ainsi à se mesurer non seulement à sa capacité d’initiative, mais aussi à la qualité des coopérations qu’il favorisera et aux résultats concrets auxquels celles-ci pourront conduire.

Le Forum de Rabat aura eu le mérite de remettre au premier plan une évidence stratégique : le développement du rail en Afrique relève d’un choix économique, territorial et environnemental majeur, dont la réussite nécessite bien davantage que des ressources financières.

Il appelle une vision d’ensemble, des institutions solides, des partenariats équilibrés et une capacité constante à inscrire les investissements dans la durée.

La Déclaration de Rabat et la coalition MoveCredits dessinent, à cet égard, des perspectives réelles. Leur apport réside dans l’élargissement des instruments disponibles et dans la recherche d’une meilleure reconnaissance de la valeur économique et climatique du transport ferroviaire.

Reste désormais à franchir l’étape décisive, celle qui distingue la pertinence d’une ambition de la solidité de son accomplissement.

Car l’avenir ferroviaire de l’Afrique ne se construira pas à la seule force des déclarations. Il prendra forme dans la qualité des projets financés, la fiabilité des réseaux exploités et la capacité du rail à rapprocher durablement les économies, les territoires et les populations du continent.

 

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