Diplomatie culturelle
À El Jadida, le Portugal fait du cheval un langage de civilisation et de diplomatie culturelle

De la noblesse du Lusitanien aux traditions équestres inscrites au patrimoine de l’humanité, la présence portugaise au Salon du Cheval d’El Jadida révèle une autre dimension des relations maroco-portugaises : celle d’un héritage vivant capable de rapprocher les peuples et de nourrir de nouvelles ambitions culturelles.
Le cheval occupe dans l’histoire du Portugal une place qui dépasse largement les frontières de l’équitation. Il appartient à cette catégorie de patrimoines autour desquels une nation construite, au fil des siècles, une certaine représentation d’elle-même. Symbole de noblesse, de discipline, de liberté et de maîtrise, il a accompagné les transformations de la société portugaise, traversant les univers de la guerre, de l’agriculture, des cérémonies royales et des expressions artistiques les plus raffinées.
La participation portugaise à la dix-septième édition du Salon du Cheval d’El Jadida, organisée du 13 au 18 octobre 2026 sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, prend ainsi une signification qui mérite d’être examinée au-delà de sa dimension spectaculaire. Elle met en présence deux pays qui ont développé, chacun selon ses traditions, une relation singulière avec le cheval, au point d’en faire un élément constitutif de leur mémoire collective.
Cette convergence culturelle offre une perspective particulièrement intéressante à l’heure où la diplomatie cherche de nouveaux espaces de dialogue, capables de rapprocher les sociétés autrement que par les seuls échanges institutionnels et économiques.
Le Lusitanien, une mémoire nationale devenue patrimoine universel

L’histoire équestre portugaise demeure indissociable du Lusitanien, cheval dont les qualités morphologiques, la souplesse, l’intelligence et les aptitudes au dressage ont contribué à façonner une école d’équitation reconnaissable entre toutes.
Mais réduire le Lusitanien à ses seules performances serait méconnaître la profondeur de la tradition qu’il incarne. Sa singularité réside également dans la relation que les générations successives de cavaliers ont développée avec lui, privilégiant la précision du geste, la finesse des indications et la recherche d’une harmonie entre la volonté humaine et les dispositions naturelles de l’animal.
Cette philosophie trouve une expression institutionnelle dans l’École portugaise d’art équestre, héritière des traditions de la cour royale et du patrimoine des haras historiques, notamment celui d’Alter Real, fondé au XVIIIe siècle.
L’inscription de l’art équestre portugais sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, en décembre 2024, a consacré la portée universelle de cette tradition. Cette reconnaissance ne récompense pas seulement une virtuosité technique. Elle souligne surtout la valeur d’un savoir transmis entre générations, associant cavaliers, éleveurs, artisans, vétérinaires et institutions de formation.
Elle rappelle également une exigence fondamentale : la noblesse de l’art équestre ne saurait se mesurer uniquement à la perfection des figures exécutées, mais aussi au respect accordé à l’animal.
À El Jadida, une participation qui dépasse la démonstration
La présence de la formation Pride of Portugal aux Nuits Équestres du Salon d’El Jadida donne à cette tradition une visibilité particulière sur la scène marocaine.
Avec dix cavaliers et dix chevaux lusitaniens, cette participation entend faire découvrir au public l’élégance du dressage classique portugais et les qualités d’une race étroitement associée à l’identité équestre du pays.
La portée de cette présence ne se limite cependant pas au nombre des chevaux présentés ni à la qualité attendue des démonstrations.
Elle réside dans la possibilité de faire connaître une civilisation équestre dans un pays où le cheval occupe lui-même une place exceptionnelle dans les traditions, les cérémonies et la vie culturelle.
La singularité de la représentation portugaise parmi les formations étrangères annoncées pour les Nuits Équestres mérite, à cet égard, une attention particulière. Elle offre au Portugal une vitrine culturelle privilégiée dans un événement qui a progressivement acquis une dimension internationale et une reconnaissance croissante dans l’univers équin.
L’enjeu est alors de transformer cette visibilité ponctuelle en véritable opportunité de rayonnement culturel.
Car une participation internationale ne prend toute sa valeur que lorsqu’elle suscite, au-delà de l’émerveillement immédiat, le désir de connaître le pays, son histoire, ses savoir-faire et les institutions qui perpétuent son patrimoine.
Deux traditions équestres, deux sensibilités, un horizon commun

Le rapprochement entre les cultures équestres marocaine et portugaise présente un intérêt particulièrement fécond.
Au Maroc, la Tbourida demeure l’une des expressions les plus emblématiques de la relation entre le cheval, la communauté et la transmission des traditions. Le cérémonial, la puissance collective des cavaliers, la richesse des harnachements et la dimension festive de cette pratique lui confèrent une identité profondément enracinée dans l’histoire sociale du Royaume.
Au Portugal, l’art équestre classique privilégie une autre forme d’expression, dans laquelle la précision des mouvements, l’équilibre, la cadence et la complicité entre le cavalier et sa monture composent une véritable esthétique du geste.
Ces deux traditions ne se confondent pas. Elles témoignent cependant d’une même conviction : le cheval ne constitue pas simplement un instrument au service de l’homme, mais un partenaire autour duquel se construisent des savoirs, des représentations et des formes de sociabilité.
Cette lecture prend une résonance particulière avec le thème retenu pour l’édition 2026 du Salon d’El Jadida, « Le cheval au service de l’humain ».
Encore faut-il prolonger cette réflexion par une interrogation devenue essentielle : comment préserver les traditions équestres tout en plaçant le bien-être de l’animal au centre des pratiques contemporaines ?
Sur ce terrain, les expériences marocaine et portugaise pourraient nourrir un dialogue utile, associant patrimoine, formation, recherche vétérinaire et évolution des méthodes d’élevage et de dressage.
La diplomatie culturelle à l’épreuve de ses résultats
La participation portugaise invite également à réfléchir à la place que les arts équestres pourraient occuper dans les relations bilatérales entre Rabat et Lisbonne.
Les deux pays disposent d’un patrimoine suffisamment riche pour envisager des coopérations dépassant les rencontres occasionnelles et les manifestations de prestige.
Des échanges entre écoles de formation, des programmes associant éleveurs et spécialistes, des initiatives communes en matière de préservation des races ainsi que des manifestations culturelles croisées pourraient donner une traduction concrète à cette proximité.
La valorisation du cheval pourrait également contribuer à diversifier l’offre touristique, en reliant les territoires d’élevage, les haras historiques, les musées, les festivals et les établissements consacrés à l’apprentissage des arts équestres.
Pour le Portugal, le Salon d’El Jadida représente ainsi une occasion de faire découvrir au public marocain une facette particulièrement expressive de son identité nationale. Pour le Maroc, cette rencontre permet d’enrichir les échanges autour d’un secteur où les dimensions culturelle, sportive, économique et patrimoniale sont étroitement liées.
Dans cette perspective, l’accompagnement diplomatique de telles initiatives trouve toute sa pertinence. L’action d’une ambassade ne se mesure pas uniquement au nombre de manifestations auxquelles elle s’associe, mais à sa capacité d’identifier des affinités durables et de favoriser leur transformation en projets.
C’est précisément sur ce terrain que la diplomatie culturelle peut acquérir une portée tangible.
Faire du patrimoine une ambition partagée
À El Jadida, le Portugal vient présenter davantage qu’une tradition prestigieuse. Il apporte une conception du cheval dans laquelle l’excellence technique, l’héritage historique et la sensibilité artistique participent d’une même culture.
Cette rencontre rappelle que le patrimoine vivant n’a de véritable avenir que s’il continue à être pratiqué, enseigné, interrogé et partagé.
Le défi ne consiste donc pas seulement à préserver la splendeur des arts équestres, mais à leur donner une place dans les sociétés contemporaines, à former de nouvelles générations et à inventer des collaborations qui dépassent les frontières nationales.
La participation portugaise au Salon du Cheval d’El Jadida possède, de ce point de vue, une valeur qui excède largement celle d’un rendez-vous artistique.
Elle ouvre la possibilité d’une réflexion commune sur la transmission des savoir-faire, la protection du patrimoine et le rôle de la culture dans l’approfondissement des relations entre les peuples.
Reste à savoir si cette rencontre entre deux grandes traditions équestres saura dépasser le temps d’un spectacle pour devenir le point de départ d’une coopération durable. Car le véritable rayonnement d’un patrimoine ne se mesure pas seulement à l’admiration qu’il suscite, mais aux liens qu’il permet de construire.




