Diplomatie culturelle

Fès, le soufisme face au vertige du vide

Festival de Fès de la Culture Soufie et des Sagesses du Monde — 18ᵉ édition

À l’heure où les sociétés multiplient les moyens de communiquer sans toujours parvenir à donner un sens à l’existence, le Festival de Fès interroge une urgence rarement inscrite dans les politiques culturelles : celle de préserver la profondeur spirituelle de l’être humain.

Le Maroc s’apprête à accueillir, du 17 au 24 octobre 2026, la dix-huitième édition du Festival de Fès de la Culture Soufie et des Sagesses du Monde. Placée sous le thème « La poésie mystique, élixir de guérison », cette manifestation entend explorer les relations entre création poétique, quête intérieure et capacité de l’être humain à surmonter ses blessures invisibles. Pourtant, au-delà de sa programmation artistique et intellectuelle, l’événement soulève une interrogation autrement plus fondamentale : quelle place nos sociétés réservent-elles encore à la spiritualité dans une époque où la performance semble avoir progressivement supplanté la contemplation ?

La question mérite d’être posée avec d’autant plus d’acuité que le Maroc possède un patrimoine spirituel d’une richesse exceptionnelle, façonné par plusieurs siècles de pensée soufie, de traditions savantes, de pratiques musicales et de transmission des valeurs humaines. Ce patrimoine ne constitue pas simplement un héritage du passé. Il représente une ressource culturelle vivante, susceptible de contribuer à la compréhension des tensions qui traversent les sociétés contemporaines.

Mais encore faut-il se demander si nous accordons à cette richesse l’attention qu’elle mérite, ou si nous nous contentons de célébrer périodiquement ce que nous négligeons de transmettre durablement.

Faouzi Skali, une vision culturelle qui interroge notre époque

L’histoire de ce festival demeure indissociable de celle de son initiateur, Faouzi Skali, anthropologue, écrivain et spécialiste du soufisme, dont le parcours intellectuel s’inscrit depuis plusieurs décennies dans une réflexion sur le dialogue des cultures, les valeurs spirituelles et le devenir des civilisations.

À l’origine du Festival de Fès des musiques sacrées du monde, puis fondateur en 2007 du Festival de Fès de la Culture Soufie, Faouzi Skali a progressivement construit une démarche culturelle fondée sur une conviction exigeante : le développement d’une société ne saurait être évalué exclusivement à travers ses performances économiques, ses réalisations matérielles ou son rayonnement technologique. Il suppose également une capacité à cultiver l’intériorité, à nourrir la pensée et à préserver les fondements éthiques de la coexistence humaine.

Cette orientation confère à son initiative une portée qui dépasse la simple organisation d’un rendez-vous annuel.

Car, derrière le festival, se dessine une interrogation sur la nature même du progrès. Une civilisation peut-elle prétendre avancer si elle accroît indéfiniment ses moyens d’action tout en fragilisant les repères qui permettent à l’individu de donner un sens à son existence ?

Faouzi Skali a eu le mérite d’inscrire cette interrogation au cœur d’un projet culturel structuré, dans lequel la musique, la poésie et la réflexion philosophique cessent d’être des disciplines isolées pour devenir les expressions complémentaires d’une même recherche.

L’intérêt d’une telle démarche réside précisément dans sa capacité à présenter la spiritualité non comme un refuge étranger à la modernité, mais comme une dimension essentielle de l’expérience humaine, capable d’en interroger les excès et d’en éclairer les contradictions.

La jeunesse marocaine face à une transmission interrompue ?

La réflexion prend une dimension particulière lorsqu’elle concerne les nouvelles générations.

La jeunesse contemporaine évolue dans un environnement caractérisé par une sollicitation permanente de l’attention, une circulation accélérée des images et une multiplication des formes de divertissement. Les plateformes numériques ont profondément transformé les pratiques culturelles, les modes de sociabilité et les rapports au temps.

Cette transformation ne signifie nullement que les jeunes seraient dépourvus de sensibilité spirituelle. Une telle conclusion serait aussi hâtive qu’injuste. Elle invite plutôt à examiner les conditions dans lesquelles cette sensibilité peut s’exprimer et trouver des espaces d’approfondissement.

Combien de jeunes Marocains connaissent véritablement les grandes figures de la pensée soufie ? Quelle place occupent les textes d’Ibn Arabi, les enseignements d’Abou Madyane ou la tradition du samaâ dans leur univers culturel ? À quel moment leur donne-t-on l’occasion de découvrir ces formes d’expression autrement qu’à travers une représentation folklorique ou une manifestation ponctuelle ?

Le problème ne réside peut-être pas dans un désintérêt intrinsèque de la jeunesse, mais dans l’insuffisance des passerelles construites entre cet héritage et ses préoccupations actuelles.

Il serait réducteur d’opposer une jeunesse prétendument prisonnière des écrans à une spiritualité supposée inaccessible. Les nouvelles générations interrogent elles aussi le sens de la vie, la solitude, les rapports humains et la recherche d’équilibre. Encore faut-il leur proposer des langages, des lieux et des expériences susceptibles de rencontrer ces interrogations.

À cet égard, le Festival de Fès pourrait devenir davantage qu’une manifestation artistique : un véritable laboratoire de transmission culturelle. Ateliers destinés aux étudiants, rencontres avec des chercheurs, initiations à la poésie mystique, échanges avec des artistes contemporains et programmes pédagogiques pourraient prolonger son influence bien au-delà des journées de festival.

Car transmettre un patrimoine ne consiste pas uniquement à le présenter. Il faut aussi permettre à ceux qui en héritent de le questionner, de se l’approprier et, éventuellement, de le réinventer.

Soutenir le festival : une responsabilité culturelle, non une faveur institutionnelle

La pérennité d’une manifestation de cette nature pose inévitablement la question de son accompagnement institutionnel et financier.

Le Maroc a démontré sa capacité à faire de la culture un instrument de rayonnement international, à travers des manifestations artistiques d’envergure et la valorisation de ses traditions patrimoniales. Pourtant, la place réservée aux initiatives consacrées à la réflexion spirituelle mérite une attention particulière.

Soutenir le Festival de Fès de la Culture Soufie ne devrait pas relever d’une logique de mécénat circonstanciel ou d’une générosité dépendante des opportunités du moment. Il serait plus pertinent de considérer cette manifestation comme un investissement dans le capital culturel immatériel du pays.

Son intérêt dépasse les retombées touristiques immédiates. Il concerne la préservation de savoirs, la transmission intergénérationnelle, l’attractivité intellectuelle de Fès et la capacité du Maroc à contribuer aux débats internationaux sur le dialogue des civilisations.

Cela suppose néanmoins une réflexion exigeante sur les modalités de soutien.

L’intervention des pouvoirs publics, des collectivités territoriales, des universités et des entreprises ne devrait pas se limiter à financer des spectacles ou à associer leur image à un événement prestigieux. Elle pourrait contribuer à construire une stratégie durable, comprenant la formation de jeunes artistes, la recherche universitaire, la documentation des traditions musicales et la diffusion des connaissances auprès d’un public plus large.

Mais une telle politique implique également des exigences de transparence, d’évaluation et d’accessibilité. Un festival consacré à des valeurs universelles ne peut accomplir pleinement sa vocation si son rayonnement demeure principalement circonscrit à un public déjà sensibilisé.

Le véritable indicateur de sa réussite ne serait-il pas, dès lors, moins le nombre de personnalités présentes que sa capacité à attirer de nouveaux publics et à susciter, chez eux, une curiosité durable ?

La poésie mystique peut-elle répondre aux blessures de la modernité ?

Le choix du thème de cette dix-huitième édition apparaît particulièrement révélateur.

En mettant la poésie mystique au centre de sa programmation, le festival propose d’explorer une autre manière d’appréhender la souffrance humaine, la fragilité de l’existence et la recherche d’apaisement.

Le programme annoncé associe notamment les traditions marocaines du samaâ, les chants spirituels du Pakistan, les répertoires mystiques européens et des rencontres consacrées à Rûmî, à la beauté et aux dimensions sensibles de l’expérience religieuse.

Cette diversité possède une signification intellectuelle importante. Elle rappelle que la quête de sens ne se réduit ni à une géographie ni à une appartenance culturelle particulière.

Toutefois, il importe de ne pas confondre la portée symbolique de la guérison évoquée par la poésie avec une promesse thérapeutique au sens médical. L’expérience artistique peut favoriser l’introspection, offrir des ressources émotionnelles et nourrir le sentiment d’appartenance, sans se substituer aux réponses nécessaires aux souffrances psychologiques ou sociales.

C’est précisément dans cette distinction que réside la crédibilité d’une approche contemporaine du patrimoine spirituel.

La poésie mystique ne prétend pas résoudre les contradictions économiques du monde, effacer les inégalités ou supprimer les inquiétudes individuelles. Elle peut, en revanche, ouvrir un espace de réflexion sur des dimensions de l’existence que la logique strictement utilitaire peine à saisir.

Pourquoi nos sociétés investissent-elles autant dans les moyens de communication tout en accordant si peu d’attention à la qualité de l’écoute ? Pourquoi l’accumulation des biens ne garantit-elle pas nécessairement le sentiment d’accomplissement ? Et pourquoi la recherche permanente de visibilité laisse-t-elle parfois si peu de place à la connaissance de soi ?

Ces interrogations donnent à la culture soufie une résonance contemporaine, sans qu’il soit nécessaire de l’idéaliser ou de la présenter comme une réponse universelle.

Fès, une capitale spirituelle appelée à dépasser la célébration de son passé

La tenue de ce festival à Fès revêt une cohérence historique et symbolique évidente.

La ville, profondément marquée par les traditions savantes, les lieux de transmission et les expressions spirituelles qui ont traversé l’histoire du Maroc, offre un cadre singulier à cette rencontre entre création artistique et réflexion intellectuelle.

Mais le prestige historique ne saurait suffire à garantir la vitalité culturelle d’une cité.

La question qui se pose désormais est celle de la transformation de cet héritage en dynamique contemporaine. Fès peut-elle devenir un centre permanent de recherche, de création et de transmission autour des cultures spirituelles ? Les universités, les établissements scolaires et les institutions patrimoniales pourraient-ils davantage s’associer à cette ambition ?

Une manifestation annuelle, aussi remarquable soit-elle, ne peut porter seule une mission qui exige continuité et mobilisation collective.

L’avenir du festival dépendra ainsi de sa capacité à dépasser le temps événementiel pour inscrire son action dans une véritable politique de transmission, tout en préservant son indépendance intellectuelle et sa liberté artistique.

Préserver l’esprit plutôt que multiplier les célébrations

À l’approche de cette nouvelle édition, le Festival de Fès de la Culture Soufie et des Sagesses du Monde nous renvoie finalement à une responsabilité collective : déterminer ce que nous souhaitons véritablement léguer aux générations futures.

Le Maroc dispose d’un patrimoine spirituel remarquable et de personnalités, à l’image de Faouzi Skali, qui ont consacré une part importante de leur parcours à lui donner une visibilité nationale et internationale. Mais la reconnaissance d’une telle contribution ne prend tout son sens que si elle s’accompagne d’une volonté réelle d’en prolonger les effets.

Il ne s’agit ni d’enfermer la jeunesse dans une vision nostalgique du passé, ni d’opposer artificiellement la spiritualité aux aspirations légitimes de la modernité. L’enjeu consiste à permettre leur rencontre dans un espace où la tradition demeure vivante, ouverte à la réflexion et capable de dialoguer avec les interrogations contemporaines.

Soutenir un tel festival, c’est aussi reconnaître qu’une nation ne se construit pas uniquement par ses infrastructures, ses performances économiques ou ses avancées technologiques. Elle se construit par les valeurs qu’elle transmet, les questions qu’elle ose affronter et la place qu’elle réserve à ce qui échappe à la seule mesure de l’utilité immédiate.

Reste alors une interrogation que cette dix-huitième édition devrait laisser résonner bien au-delà des murailles de Fès :

À quoi sert de transmettre aux générations futures un monde toujours plus performant, si nous ne leur transmettons plus les ressources intellectuelles, culturelles et spirituelles nécessaires pour comprendre ce qu’elles veulent en faire ?

 

 

 

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