Diplomatie culturelle

À Agadir, la science entre dans le jeu des puissances

La Francophonie scientifique à l’épreuve des fractures géopolitiques et des nouveaux équilibres du savoir

La connaissance n’est plus seulement un instrument de progrès. Elle est devenue l’un des territoires sur lesquels se redessinent les rapports de puissance, se négocient les interdépendances et se construisent les influences internationales. Dans un monde traversé par les rivalités technologiques, les tensions géopolitiques et la compétition pour la maîtrise de l’intelligence artificielle, la capacité à produire, à partager et à valoriser le savoir constitue désormais une dimension essentielle de la souveraineté des nations.

C’est dans cette perspective que s’inscrit la sixième Semaine mondiale de la Francophonie scientifique, organisée du 12 au 15 octobre 2026 à Agadir par l’Agence universitaire de la Francophonie, sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Placée sous le thème « La diplomatie scientifique face aux enjeux géopolitiques », cette rencontre internationale a réuni des responsables politiques, des universitaires, des chercheurs, des étudiants et des acteurs de la coopération autour d’une interrogation fondamentale : quelle place la science peut-elle occuper dans un ordre mondial où les connaissances constituent simultanément un bien commun, une ressource économique et un instrument d’influence ?

Au-delà de son programme académique, le rendez-vous d’Agadir aura surtout mis en évidence une évolution profonde de la Francophonie scientifique. Celle-ci ne peut plus se limiter à promouvoir une langue commune ou à entretenir des relations universitaires historiques. Elle est désormais confrontée à la nécessité de construire un véritable espace de coopération stratégique, capable de peser sur les grands débats scientifiques, technologiques et politiques contemporains.

La diplomatie scientifique, nouvelle dimension des relations internationales

Longtemps associée aux échanges universitaires, aux programmes de mobilité et aux partenariats de recherche, la diplomatie scientifique s’impose progressivement comme un prolongement des politiques étrangères.

Les États ne cherchent plus uniquement à développer leurs capacités nationales de recherche. Ils s’efforcent également de participer à la définition des normes scientifiques internationales, d’attirer les talents, de sécuriser leurs infrastructures technologiques et d’intégrer des réseaux susceptibles de renforcer leur position dans l’économie mondiale de la connaissance.

Cette transformation modifie sensiblement la nature de la coopération internationale.

Les domaines de la santé, de la transition énergétique, de la sécurité alimentaire, du changement climatique ou encore de l’intelligence artificielle imposent des réponses collectives qui dépassent les frontières nationales. Pourtant, ces mêmes secteurs constituent des espaces de concurrence intense entre puissances économiques et technologiques.

La diplomatie scientifique se trouve ainsi confrontée à une contradiction structurelle : encourager la circulation universelle des connaissances dans un environnement international où les technologies stratégiques font l’objet de restrictions, de protections et de rivalités croissantes.

La Francophonie scientifique peut, dans ce contexte, jouer un rôle de médiation et de rapprochement. À condition toutefois de ne pas reproduire, sous une forme académique, les asymétries économiques et technologiques qui caractérisent déjà les relations internationales.

L’enjeu n’est donc pas uniquement de multiplier les accords entre établissements. Il consiste à déterminer dans quelle mesure ces partenariats favorisent réellement le partage des capacités scientifiques, l’accès aux ressources et l’émergence de compétences durables au sein des pays partenaires.

Le Maroc, carrefour scientifique entre plusieurs espaces

Le choix d’Agadir pour accueillir cette édition revêt une signification particulière.

Par sa position géographique, son ancrage africain, son ouverture méditerranéenne et la diversification de ses partenariats internationaux, le Maroc dispose d’atouts pour contribuer au rapprochement des espaces scientifiques du Nord et du Sud.

Sa participation aux réseaux universitaires francophones s’inscrit dans une politique plus large d’internationalisation de l’enseignement supérieur et de développement de la coopération académique.

Mais l’intérêt stratégique de cette orientation dépasse la seule dimension linguistique. Le Maroc appartient à plusieurs espaces de coopération et entretient des relations universitaires avec des partenaires européens, africains, arabes, asiatiques et américains.

Cette pluralité constitue un avantage dans un environnement scientifique mondial où la diversification des partenariats devient une condition de résilience.

La Francophonie peut ainsi représenter pour le Royaume un instrument supplémentaire de projection scientifique, sans constituer un cadre exclusif de coopération.

L’implication de l’Université Ibnou Zohr, partenaire de l’événement, illustre également le rôle que peuvent jouer les établissements implantés en dehors des capitales politiques dans la construction des réseaux internationaux.

Plus significativement, le renouvellement du bureau de la Conférence régionale des recteurs de l’AUF pour l’Afrique du Nord a renforcé la représentation marocaine. Le président de l’Université Ibnou Zohr, Nabil Hmina, et Adil Elmadhi, président de la Ligue marocaine des professeurs de français, ont été élus vice-présidents. Nabil Hmina s’est également vu confier la présidence de la commission consacrée à la transformation numérique et à l’intelligence artificielle.

Cette évolution institutionnelle offre une possibilité concrète de participation aux orientations de la coopération universitaire régionale. Elle ne préjuge cependant pas, à elle seule, de la portée des projets qui en découleront.

Pour le Maroc, le véritable enjeu sera de convertir cette présence dans les instances de concertation en programmes de recherche, en initiatives d’innovation et en partenariats scientifiques produisant des résultats mesurables.

Le financement de la recherche, révélateur des fragilités de la Francophonie

L’un des aspects les plus significatifs de cette édition réside dans la place accordée au financement de la Francophonie scientifique.

La conférence inaugurale, consacrée à la nécessité de repenser les mécanismes de financement, a placé au centre des débats une question décisive : comment garantir la continuité et l’efficacité de la coopération universitaire dans un contexte de contraintes budgétaires et de réorientation des priorités publiques ?

Cette réflexion intervient alors que l’Agence universitaire de la Francophonie engage une transformation de son modèle institutionnel et économique.

À travers sa stratégie pour la période 2026-2029, présentée sous l’appellation « Stratégie 1+3 », l’organisation entend renforcer sa résilience financière et adapter son fonctionnement aux bouleversements structurels qui affectent les financements publics de la coopération francophone.

Cette évolution soulève une interrogation de fond sur la capacité d’un réseau universitaire international à préserver ses ambitions collectives face à la raréfaction des ressources.

Car les disparités entre les établissements membres demeurent considérables. Les capacités de financement, les infrastructures de recherche, l’accès aux équipements scientifiques et les possibilités de mobilité varient fortement selon les contextes nationaux.

Dans ces conditions, promouvoir une Francophonie scientifique réellement inclusive suppose de dépasser les mécanismes traditionnels de coopération pour construire des dispositifs mieux adaptés aux besoins des universités disposant de ressources limitées.

L’enjeu n’est pas seulement financier. Il est également politique et institutionnel.

Une coopération scientifique durable ne saurait reposer sur des relations dans lesquelles certains partenaires définissent systématiquement les priorités tandis que d’autres se limitent à participer à leur mise en œuvre.

La crédibilité de la Francophonie scientifique dépendra donc aussi de sa capacité à favoriser une gouvernance plus équilibrée, une meilleure répartition des responsabilités et une reconnaissance effective de l’expertise produite dans les pays du Sud.

Intelligence artificielle et souveraineté des connaissances

L’intelligence artificielle a occupé une place importante dans les réflexions scientifiques d’Agadir, notamment à travers les débats consacrés à la visibilité des savoirs francophones et à leur circulation dans l’environnement numérique.

Cette question dépasse largement les enjeux linguistiques.

Les technologies d’intelligence artificielle se développent à partir d’infrastructures, de données, de capacités de calcul et de ressources scientifiques dont la répartition internationale demeure profondément inégale.

Cette concentration peut accentuer la dépendance technologique des pays disposant de moyens de recherche plus limités.

Elle peut également affecter la représentation de certaines langues et de certains espaces culturels dans les outils numériques qui structurent désormais l’accès à l’information.

La visibilité des publications scientifiques francophones constitue, dès lors, un enjeu stratégique.

Il ne suffit plus de produire des connaissances. Encore faut-il qu’elles puissent être identifiées, consultées, citées et exploitées dans les grands systèmes internationaux de diffusion scientifique.

Pour les universités africaines et les établissements du Sud, cette problématique est particulièrement importante.

La valorisation des recherches produites localement nécessite des infrastructures numériques adaptées, des politiques de science ouverte, des dispositifs de publication reconnus et une participation accrue aux réseaux internationaux.

Cependant, la promotion de la langue française ne peut, à elle seule, garantir cette visibilité.

Une Francophonie scientifique ambitieuse doit également reconnaître les avantages du plurilinguisme et encourager la circulation des connaissances entre le français, l’anglais, l’arabe et les autres langues de production scientifique.

Il ne s’agit pas d’opposer des espaces linguistiques, mais d’éviter que la langue ne devienne un facteur supplémentaire d’exclusion dans l’accès à la connaissance.

La jeunesse face aux nouvelles vulnérabilités de l’information

Le quatrième Congrès de la jeunesse estudiantine francophone a introduit une dimension particulièrement actuelle en consacrant ses travaux aux enjeux de la désinformation.

Sous le thème « L’information dans tous ses états », cette rencontre a abordé les transformations de l’espace informationnel et les risques associés à la diffusion de contenus trompeurs ou manipulés.

Des activités d’investigation citoyenne ont notamment été organisées avec RFI et Factoscope afin de renforcer les compétences de vérification de l’information.

Ce choix thématique illustre une évolution majeure : la maîtrise de l’information devient indissociable de la formation scientifique et de l’exercice de la citoyenneté.

À l’heure où les plateformes numériques facilitent la diffusion massive de contenus non vérifiés, la capacité à distinguer les faits des interprétations et les preuves scientifiques des affirmations infondées constitue une compétence essentielle.

Les universités ne peuvent rester étrangères à cette transformation.

Leur responsabilité ne consiste plus exclusivement à transmettre des connaissances spécialisées. Elles doivent également contribuer à former des citoyens capables d’exercer leur jugement critique dans un environnement informationnel complexe.

La participation des jeunes aux débats sur la désinformation ouvre ainsi un champ de coopération qui associe l’enseignement supérieur, la recherche, les médias et la société civile.

Toutefois, l’efficacité de telles initiatives dépendra de leur prolongement au-delà des rencontres internationales, notamment par leur intégration dans les cursus universitaires et les dispositifs de formation.

La Déclaration d’Agadir, entre ambition diplomatique et exigence de résultats

L’un des principaux acquis institutionnels de cette sixième édition réside dans l’adoption de la Déclaration d’Agadir par la Conférence ministérielle réunissant les responsables de l’enseignement supérieur et de la recherche de l’espace scientifique francophone.

Consacrée à la diplomatie scientifique au service de la paix, cette déclaration réaffirme l’importance de la coopération entre les nations et met notamment l’accent sur la liberté académique, la science ouverte, la lutte contre la désinformation scientifique et un accès plus équitable aux connaissances.

Les conclusions présentées à l’issue des travaux insistent également sur le développement de projets de recherche conjoints, la mobilité des chercheurs, la structuration des réseaux universitaires et la nécessité de mécanismes de suivi.

La portée de cette déclaration mérite d’être appréciée à deux niveaux.

Sur le plan politique, elle traduit une volonté collective de reconnaître la science comme un instrument de dialogue et de coopération dans un environnement international marqué par les tensions.

Sur le plan opérationnel, sa valeur dépendra essentiellement des mécanismes qui permettront de transformer ces orientations en engagements suivis d’effets.

L’adoption d’un texte commun constitue une étape importante, mais ne représente pas en elle-même une garantie de réalisation.

Il reste nécessaire de préciser les responsabilités institutionnelles, les moyens financiers mobilisables, les calendriers d’exécution et les indicateurs permettant d’évaluer les résultats.

Cette exigence est d’autant plus fondamentale que les déclarations internationales consacrées à la coopération scientifique se heurtent fréquemment à des difficultés de financement et à la diversité des priorités nationales.

Le véritable bilan d’Agadir ne pourra donc être apprécié uniquement à travers la qualité des débats ou le nombre de participants. Il devra également être mesuré à l’aune des initiatives concrètes qui émergeront de cette dynamique.

De la coopération universitaire à une responsabilité internationale partagée

L’édition d’Agadir intervient à un moment où le rôle des universités dans les relations internationales connaît une transformation profonde.

La recherche scientifique n’est plus périphérique aux grandes décisions politiques et économiques. Elle contribue directement à la sécurité sanitaire, à la compétitivité industrielle, à la transition écologique et à la capacité des sociétés à anticiper les crises.

Cette réalité impose de repenser les rapports entre les États, les institutions universitaires et les organismes internationaux.

Dans un espace francophone caractérisé par une grande diversité de niveaux de développement, la diplomatie scientifique peut constituer un instrument de rapprochement, à condition de s’appuyer sur la réciprocité, l’autonomie académique et la reconnaissance mutuelle des compétences.

L’Afrique occupe une place essentielle dans cette perspective.

La progression de ses besoins en formation supérieure, l’importance de sa jeunesse et les transformations économiques et démographiques du continent confèrent aux partenariats scientifiques une portée qui dépasse largement le cadre universitaire.

Pour autant, faire de l’Afrique un partenaire central de la Francophonie scientifique suppose de renforcer sa capacité à définir ses propres priorités de recherche, à développer ses infrastructures et à valoriser les connaissances produites sur son territoire.

Une coopération équilibrée ne se mesure pas seulement au nombre de chercheurs formés ou aux conventions signées. Elle s’apprécie également à la capacité des institutions partenaires de produire durablement des connaissances, de participer aux choix scientifiques et de bénéficier des retombées économiques et sociales de leurs travaux.

Dans cette dynamique, le Maroc peut contribuer à l’émergence de collaborations associant plusieurs espaces géographiques et scientifiques, en particulier sur les questions de développement durable, d’innovation et de formation.

L’intérêt d’une telle orientation réside dans la complémentarité des expertises plutôt que dans la seule multiplication des partenariats institutionnels.

Agadir, le commencement d’une nouvelle exigence

La sixième Semaine mondiale de la Francophonie scientifique aura eu le mérite de replacer la connaissance au cœur des réflexions sur les équilibres internationaux.

En associant les responsables politiques, les chercheurs, les universitaires et les jeunes générations, elle a souligné la nécessité d’une approche de la coopération scientifique qui ne dissocie plus les ambitions académiques des réalités géopolitiques.

L’adoption de la Déclaration d’Agadir, les réflexions sur le financement de la recherche et les débats consacrés à l’intelligence artificielle, à la pluralité linguistique et à la circulation des savoirs témoignent de la diversité des défis auxquels la Francophonie scientifique doit désormais répondre.

Mais cette ambition appelle une vigilance essentielle.

La science ne saurait devenir un simple instrument de compétition diplomatique sans risquer de perdre ce qui fonde sa légitimité : l’indépendance de la recherche, la liberté de questionnement et le partage des connaissances.

La diplomatie scientifique ne prendra tout son sens que si elle parvient à concilier les intérêts légitimes des États avec la vocation universelle du savoir.

C’est précisément dans cet équilibre que se situe l’enjeu majeur de la rencontre d’Agadir.

Au-delà de la visibilité internationale offerte au Maroc et de la mobilisation des réseaux francophones, cette édition pose une question décisive pour les années à venir : la Francophonie scientifique saura-t-elle transformer son influence institutionnelle en une capacité réelle de production, de circulation et de partage équitable des connaissances ?

La réponse dépendra moins de la multiplication des rencontres que de la continuité des engagements, de la qualité des partenariats et des résultats obtenus sur le terrain.

Car dans un monde où la maîtrise du savoir participe désormais à la définition de la puissance, la véritable ambition de la diplomatie scientifique ne devrait pas être de faire de la connaissance un privilège supplémentaire, mais de lui permettre de devenir une force de progrès partagée.

 

 

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