Diplomatie économique

MAROC–TÜRQUIE : L’HEURE DE TRANSFORMER LES ÉCHANGES EN ALLIANCE ÉCONOMIQUE

Les relations entre le Royaume du Maroc et la République de Turquie traversent une phase qui pourrait s’avérer déterminante pour l’avenir de leur coopération économique. Portées par une histoire diplomatique ancienne, des intérêts géostratégiques convergents et une volonté réaffirmée de diversification des partenariats, elles disposent aujourd’hui d’un potentiel considérable. Pourtant, derrière la progression soutenue des échanges commerciaux subsiste une réalité moins favorable : celle d’une relation dont l’expansion quantitative ne s’est pas encore traduite par une répartition suffisamment équilibrée des bénéfices économiques.

La question n’est donc plus de savoir si le Maroc et la Turquie peuvent intensifier leurs échanges, mais plutôt dans quelles conditions cette intensification pourrait servir leurs ambitions industrielles respectives, stimuler la création de valeur et favoriser une coopération véritablement réciproque.

Cette interrogation revêt une importance particulière dans un environnement international marqué par la recomposition des chaînes de production, la recherche de nouveaux débouchés commerciaux et le repositionnement des puissances économiques intermédiaires. À la croisée de l’Europe, de l’Afrique et de la Méditerranée, le Maroc et la Turquie disposent d’atouts géographiques et industriels qui pourraient leur permettre de construire un partenariat dépassant largement les mécanismes traditionnels du commerce bilatéral.

Les relations diplomatiques entre Rabat et Ankara, établies en 1956, ont progressivement donné naissance à une coopération diversifiée, dont le volet économique constitue désormais l’un des principaux piliers. La signature de l’accord de libre-échange, le 7 avril 2004, puis son entrée en vigueur le 1er janvier 2006, ont marqué une étape structurante de cette évolution.

Conçu pour faciliter la circulation des marchandises, encourager les investissements et favoriser le rapprochement des opérateurs économiques, cet accord a incontestablement contribué à l’expansion des échanges. Il a également révélé, au fil de son application, les différences de compétitivité, de diversification industrielle et de capacités exportatrices entre les deux économies.

Près de vingt ans après son entrée en vigueur, son bilan impose ainsi une lecture nuancée, à la fois attentive aux acquis réalisés et lucide quant aux déséquilibres persistants.

Le volume des échanges bilatéraux, qui dépassait 2,7 milliards de dollars en 2018, avoisinait les 5 milliards de dollars en 2024. Selon les déclarations de l’ambassadeur du Maroc à Ankara, les échanges ont franchi pour la première fois ce seuil en 2025. Une évolution révélatrice de l’intensité croissante des relations commerciales, mais qui ne saurait, à elle seule, constituer un indicateur suffisant de leur réussite économique.

Car la progression des échanges s’accompagne d’un déficit commercial structurel au détriment du Maroc. Celui-ci avoisinait 27 milliards de dirhams en 2024, traduisant une asymétrie persistante entre les exportations marocaines à destination du marché turc et les importations en provenance de Türquie.

Cette situation n’est pas exclusivement imputable à l’accord de libre-échange. Elle trouve également son origine dans les différences de structure productive des deux pays, la puissance de l’appareil manufacturier turc, la diversité de son offre exportable et sa capacité à répondre à une large gamme de besoins du marché marocain.

La Türquie bénéficie en effet d’une industrie particulièrement diversifiée, présente dans le textile, l’habillement, la sidérurgie, les équipements industriels, l’automobile, l’électroménager, les matériaux de construction et de nombreux produits manufacturés. Cette base productive lui permet d’occuper une place importante dans les circuits d’approvisionnement du Maroc.

De son côté, le Maroc a développé des capacités compétitives dans plusieurs secteurs, notamment l’automobile, l’aéronautique, les phosphates et leurs dérivés, l’agroalimentaire, le textile et les industries électriques. Toutefois, leur valorisation sur le marché turc demeure insuffisante au regard des possibilités offertes par la complémentarité des deux économies.

Il serait néanmoins réducteur de considérer tout déficit commercial bilatéral comme la manifestation d’un échec économique. Les importations peuvent soutenir l’investissement, moderniser les équipements productifs et renforcer la compétitivité des entreprises nationales. La distinction essentielle réside dans leur destination : lorsqu’elles alimentent la production, elles peuvent participer à la création de richesse ; lorsqu’elles se substituent durablement à une production locale compétitive sans générer de nouvelles capacités industrielles, leur contribution au développement devient plus discutable.

C’est précisément à ce niveau que se situe l’un des principaux enjeux du partenariat maroco-turc.

La question du textile illustre particulièrement cette complexité. La présence des produits turcs sur le marché marocain a suscité des préoccupations parmi les industriels nationaux, confrontés à une concurrence soutenue. Mais les entreprises marocaines de confection utilisent également des tissus et des intrants turcs dans leurs propres activités de production et d’exportation.

Il ne s’agit donc pas simplement d’opposer deux industries concurrentes. Il convient plutôt d’identifier les conditions dans lesquelles leurs capacités pourraient devenir complémentaires, notamment grâce à la coproduction, à la spécialisation industrielle et à l’intégration de chaînes de valeur communes.

La révision de l’accord de libre-échange, engagée en 2020 et entrée en vigueur en avril 2022, a témoigné de la nécessité d’adapter le dispositif commercial aux réalités économiques. Elle a également montré que les accords internationaux ne doivent pas être considérés comme des instruments figés, mais comme des cadres évolutifs susceptibles d’être réajustés à la lumière de leurs conséquences sur les économies nationales.

Cette évolution répond à une exigence fondamentale : préserver l’ouverture commerciale tout en veillant à ce qu’elle contribue effectivement au développement productif, à l’emploi et à la compétitivité.

Les consultations économiques menées en 2025 ont donné une dimension nouvelle à cette réflexion. La sixième session du Comité de suivi de l’accord de libre-échange, tenue à Ankara le 23 juin 2025, a permis aux responsables marocains et turcs d’aborder explicitement la question du déséquilibre commercial et d’envisager des mécanismes destinés à améliorer les conditions d’accès aux marchés respectifs.

La rencontre organisée à Rabat en septembre de la même année, avec la participation d’une délégation d’entreprises turques, a prolongé cette dynamique en mettant davantage l’accent sur l’investissement, les complémentarités industrielles et les possibilités de production conjointe.

Ces initiatives présentent un intérêt particulier dans la mesure où elles traduisent une évolution du dialogue bilatéral : la recherche d’un équilibre ne repose plus uniquement sur les instruments tarifaires, mais s’oriente également vers la transformation des structures économiques et l’élargissement des opportunités d’investissement.

Dans ce contexte, la présence des entreprises turques au Maroc constitue un levier important. Selon les chiffres communiqués en septembre 2025 par le vice-ministre turc du Commerce, plus de 250 entreprises turques opéraient alors dans le Royaume, représentant un volume d’investissement d’environ un milliard de dollars et quelque 20 000 emplois.

Au-delà de leur contribution directe à l’activité économique, ces entreprises pourraient jouer un rôle plus structurant dans la consolidation du partenariat bilatéral. Encore faudrait-il encourager une implantation industrielle génératrice de valeur ajoutée locale, de transfert de compétences, de formation professionnelle et d’intégration des petites et moyennes entreprises marocaines.

L’investissement étranger acquiert en effet une portée stratégique lorsqu’il participe à la transformation durable de l’économie d’accueil, plutôt que de se limiter à la conquête de nouveaux débouchés commerciaux.

Cette orientation rejoint les ambitions industrielles du Maroc, engagé dans le renforcement de sa souveraineté productive, l’amélioration de son attractivité et la diversification de ses partenariats économiques internationaux.

La Türquie, pour sa part, dispose d’une expérience manufacturière, d’un réseau entrepreneurial et d’un savoir-faire industriel susceptibles de contribuer à cette dynamique. Le rapprochement des capacités productives des deux pays pourrait ainsi ouvrir des perspectives particulièrement intéressantes dans plusieurs secteurs.

L’industrie automobile constitue l’un des premiers domaines envisageables. Le Maroc a progressivement consolidé sa position dans les chaînes internationales de production automobile, notamment grâce au développement d’écosystèmes industriels intégrés. La Türquie

dispose également d’une importante base de production automobile et d’équipementiers. Des partenariats ciblés entre fournisseurs, industriels et centres de recherche pourraient favoriser l’émergence de projets communs, notamment dans les composants, l’électronique embarquée et les technologies liées à la mobilité.

Les énergies renouvelables représentent un autre domaine de convergence. Le développement de l’énergie solaire et éolienne, la modernisation des infrastructures énergétiques et les nouvelles technologies de stockage constituent autant de possibilités de coopération industrielle et technologique. Dans ce secteur, l’enjeu serait de privilégier les projets conjoints, le développement de compétences et la fabrication locale de certains équipements.

L’agroalimentaire, les industries pharmaceutiques, les matériaux de construction, les infrastructures et les technologies numériques offrent également un potentiel de rapprochement important.

Le secteur agricole mérite, à cet égard, une attention particulière. L’amélioration de l’accès des produits marocains au marché turc figure parmi les engagements discutés en 2025. La concrétisation de cette orientation pourrait contribuer à diversifier les exportations marocaines, à condition de lever les obstacles tarifaires, sanitaires, logistiques et commerciaux qui limitent encore l’exploitation de certaines opportunités.

Cependant, l’ouverture de nouveaux débouchés ne saurait produire pleinement ses effets sans un accompagnement adapté des entreprises exportatrices. L’accès à l’information économique, l’identification des distributeurs, la connaissance des normes techniques et la maîtrise des coûts logistiques constituent des facteurs essentiels, notamment pour les petites et moyennes entreprises.

Le rapprochement des organisations patronales, des chambres de commerce et des agences de promotion des investissements pourrait ainsi jouer un rôle déterminant dans la transformation des intentions politiques en projets économiquement viables.

Le Forum d’affaires et d’investissement maroco-turc organisé à Istanbul à la fin de l’année 2025 s’inscrit dans cette perspective. Au-delà de la multiplication des rencontres institutionnelles, l’enjeu réside désormais dans la capacité des deux parties à identifier des investissements concrets, à mesurer leur contribution productive et à assurer leur suivi.

Cette exigence de résultats devrait également guider les mécanismes de coopération commerciale. La mise en place d’indicateurs partagés portant sur les investissements réalisés, les exportations nouvelles, les emplois créés et l’intégration industrielle permettrait d’évaluer plus objectivement les progrès accomplis.

Le potentiel du partenariat maroco-turc dépasse toutefois les frontières des deux marchés nationaux.

La complémentarité géographique des deux pays pourrait constituer l’un de leurs avantages stratégiques les plus significatifs. Le Maroc bénéficie d’une position privilégiée à l’interface de l’Europe, de l’Atlantique et de l’Afrique, soutenue par des infrastructures portuaires, logistiques et industrielles en développement. La Türquie occupe, quant à elle, une position majeure entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient, avec des réseaux commerciaux étendus et une importante capacité industrielle.

Cette double ouverture pourrait favoriser des partenariats de coproduction et de co-investissement destinés à des marchés tiers, notamment africains.

L’Afrique présente à cet égard des possibilités importantes, compte tenu des besoins croissants en infrastructures, en équipements industriels, en transformation agroalimentaire, en énergie et en services. Toutefois, une telle stratégie ne pourrait se limiter à la recherche de nouveaux marchés de consommation. Sa pertinence dépendrait de la capacité des partenaires à intégrer les entreprises africaines, à développer les compétences locales et à contribuer à des projets répondant réellement aux priorités économiques des pays concernés.

Le Maroc, fort de son engagement économique sur le continent et de son appartenance à la Zone de libre-échange continentale africaine, pourrait constituer un partenaire intéressant pour certaines entreprises turques souhaitant développer des projets industriels et commerciaux en Afrique. Cette perspective devrait néanmoins respecter les règles d’origine, les cadres réglementaires applicables et les intérêts économiques des partenaires africains.

Une coopération triangulaire bien structurée pourrait ainsi créer de nouvelles opportunités tout en évitant de reproduire, à une échelle plus large, les déséquilibres observés dans les échanges bilatéraux.

Sur le plan diplomatique, la relation entre Rabat et Ankara bénéficie également de fondements qui dépassent les seuls intérêts commerciaux. Leur positionnement international, leur appartenance à plusieurs espaces de coopération et leur intérêt commun pour la stabilité régionale constituent des éléments susceptibles de favoriser un dialogue politique régulier.

Néanmoins, l’existence de relations diplomatiques constructives ne garantit pas automatiquement une convergence économique. Celle-ci suppose une coordination institutionnelle suivie, une connaissance approfondie des contraintes respectives et une volonté de concilier ouverture commerciale et protection légitime des capacités productives nationales.

Pour le Maroc, l’objectif devrait consister à accroître la part de ses exportations à plus forte valeur ajoutée, à attirer davantage d’investissements productifs turcs et à mieux insérer ses entreprises dans les chaînes industrielles internationales.

Pour la Türquie, l’approfondissement de la coopération avec le Maroc pourrait favoriser une implantation économique durable, diversifier ses partenariats industriels et élargir les possibilités de développement conjoint vers d’autres marchés.

La convergence de ces objectifs n’est pas automatique. Elle doit être construite autour d’intérêts clairement identifiés, de règles transparentes et d’engagements vérifiables.

À cet égard, trois exigences paraissent essentielles : favoriser une meilleure réciprocité dans l’accès aux marchés, orienter les investissements vers des activités créatrices de valeur et instaurer une évaluation régulière des résultats de la coopération.

Il importe également de distinguer l’équilibre commercial de la stricte égalité comptable des échanges. Une relation économique peut être mutuellement bénéfique sans que les flux d’importation et d’exportation soient identiques. En revanche, sa solidité à long terme dépend de sa capacité à produire des avantages économiques perceptibles pour les deux partenaires, notamment en matière d’investissement, de compétitivité, d’emploi et de développement technologique.

L’avenir des relations économiques maroco-turques ne se mesurera donc pas uniquement à la progression du volume des échanges, aussi spectaculaire soit-elle. Il dépendra surtout de la qualité des investissements, de la diversification des exportations et de la capacité des deux pays à construire des complémentarités productives durables.

À l’heure où les économies cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, à renforcer leurs capacités industrielles et à diversifier leurs alliances, Rabat et Ankara disposent d’une occasion de donner une nouvelle profondeur à leur coopération.

Le défi consiste désormais à dépasser la logique du commerce comme simple circulation de marchandises pour faire de la relation bilatérale un instrument de transformation économique partagée.

Car la véritable maturité d’un partenariat ne réside pas seulement dans l’intensité des échanges qu’il génère, mais dans la richesse qu’il permet de créer, les capacités qu’il contribue à développer et les perspectives d’avenir qu’il ouvre de part et d’autre de la Méditerranée.

 

 

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