Diplomatie culturelle
Assilah, du capital culturel au projet de ville : la vision d’un héritage en mouvement

À Assilah, la culture n’a jamais été un simple rendez-vous inscrit au calendrier des manifestations. Elle s’est progressivement confondue avec l’identité même de la ville, avec son image, sa mémoire collective et sa manière singulière d’habiter le monde. La nouvelle édition du Moussem culturel international vient le rappeler avec force, mais elle révèle surtout une interrogation plus profonde : comment préserver un héritage devenu emblématique sans le figer dans la nostalgie, et comment transformer le prestige culturel accumulé pendant plusieurs décennies en véritable levier de développement ?
C’est précisément sur cette articulation entre mémoire et avenir que s’est construite l’intervention du président du Conseil communal d’Assilah, Tarek Ghailane. Une prise de parole qui dépasse le registre protocolaire pour dessiner, en filigrane, une conception de la ville où la culture ne constitue plus seulement une marque de distinction, mais une ressource stratégique.
Dès l’ouverture de son propos, le président du Conseil replace le Moussem dans la profondeur de l’histoire locale. Le festival, souligne-t-il, n’est plus une simple manifestation culturelle : il appartient désormais à « la mémoire et à l’identité » d’Assilah et participe à son rayonnement au Maroc comme à l’étranger.
Cette affirmation résume à elle seule la singularité d’Assilah. Peu de villes de taille comparable sont parvenues à construire une telle notoriété autour de la pensée, des arts et du dialogue intellectuel. Le pari initial consistait précisément à démontrer qu’une petite cité pouvait s’inscrire sur la carte internationale non pas par sa puissance économique ou démographique, mais par sa capacité à produire du sens.
La référence à feu Mohamed Benaïssa, fondateur du Moussem et figure indissociable de cette trajectoire, prend dès lors une signification particulière.Tarek Ghailane évoque « un grand rêve pour une petite ville », avant de rappeler que la véritable mesure d’une cité ne réside pas dans son étendue, mais dans l’empreinte qu’elle laisse. Il ne s’agit pourtant pas, dans son discours, de sanctuariser le passé. L’enjeu est au contraire d’en faire une base pour construire l’avenir.
Cette nuance est essentielle. Assilah se trouve aujourd’hui face à une transition naturelle. La génération qui a conçu son modèle culturel a laissé derrière elle un patrimoine immatériel considérable. La responsabilité des nouvelles générations d’élus, d’acteurs culturels et de citoyens consiste désormais à préserver cette identité tout en lui donnant une nouvelle traduction économique, sociale et territoriale.
Le discours du président communal devient particulièrement intéressant lorsqu’il quitte le terrain du prestige institutionnel pour s’attarder sur l’impact du Moussem sur les habitants eux-mêmes. Il rappelle notamment le rôle des ateliers destinés aux enfants, les espaces d’initiation à la création, à la peinture et à l’écriture, ainsi que cette confrontation précoce avec les artistes et les cultures venues d’ailleurs. Selon lui, l’une des réussites les plus profondes du Moussem réside précisément dans cette capacité à avoir façonné des générations d’enfants et de jeunes d’Assilah, dont certains sont devenus à leur tour initiateurs de projets culturels et civiques.
L’évocation personnelle de la première fois où, enfant, il reçut un pinceau lors d’un atelier du festival au début des années 1980 n’est pas anecdotique. Elle dit quelque chose de beaucoup plus profond sur le rapport entre culture et politique locale. Avant d’être président de la commune, Tarek Ghailane fut lui-même l’un de ces enfants de la ville exposés très tôt à cette effervescence culturelle. Le Moussem apparaît alors non seulement comme un événement accueilli par Assilah, mais comme une expérience qui a contribué à former des trajectoires individuelles et une sensibilité collective.
C’est toutefois dans la partie consacrée au développement que son intervention prend une véritable dimension programmatique.
Le constat posé est clair : Assilah dispose aujourd’hui d’un capital culturel et symbolique exceptionnel, mais ce capital doit désormais être converti en opportunités concrètes. Le président communal appelle ainsi à passer du seul « rayonnement culturel » à une véritable économie de la culture, de la connaissance et de la création. Industries culturelles, patrimoine, tourisme culturel, jeunesse, innovation et transition numérique figurent parmi les pistes qu’il identifie pour inscrire la ville dans une nouvelle dynamique.
Cette ambition constitue probablement le point le plus structurant de son discours.
Pendant longtemps, la réussite culturelle d’Assilah s’est mesurée à la qualité des intellectuels, artistes, responsables politiques et personnalités internationales qu’elle réussissait à réunir. Le défi contemporain est différent : il consiste à faire en sorte que cette réputation internationale produise davantage d’effets tangibles sur l’emploi, l’investissement, l’activité économique, l’attractivité touristique et les perspectives offertes aux jeunes.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment préserver le Moussem, mais comment inscrire son héritage dans un véritable projet de ville.
Cette approche ne signifie pas pour autant enfermer Assilah dans une vocation exclusivement culturelle. Tarek Ghailane insiste au contraire sur la nécessité de diversifier les opportunités de développement et de créer de l’emploi dans plusieurs secteurs, tout en préservant la singularité d’une ville devenue, au fil du temps, un pôle touristique, artistique et culturel reconnu à l’échelle nationale et internationale.
C’est dans cet équilibre que réside sans doute l’un des enjeux les plus délicats de l’avenir d’Assilah : se moderniser sans se banaliser, attirer l’investissement sans perdre son âme, développer le tourisme sans réduire son identité à une simple destination saisonnière.
Le Moussem porte également une autre fonction que le discours municipal met justement en lumière : celle de la diplomatie culturelle.
Depuis ses premières éditions, Assilah n’a jamais conçu la culture comme un univers fermé sur la création artistique. Ses rencontres ont constamment interrogé les grands bouleversements internationaux, les rapports entre les peuples, les mutations politiques, intellectuelles et sociales. Le président rappelle que cette capacité à réunir des sensibilités différentes et à faire du dialogue un espace de compréhension constitue désormais l’une des vocations historiques de la ville.
Dans un contexte international marqué par les tensions, les crises et les fractures idéologiques, cette fonction prend une valeur nouvelle. Une ville capable de réunir artistes, diplomates, intellectuels, décideurs et chercheurs de plusieurs horizons ne produit pas seulement de la culture : elle construit des espaces de médiation.
Assilah dispose ici d’un avantage rare. Elle possède un nom, une histoire et un capital de confiance construits sur plusieurs décennies. Elle doit désormais transformer cette réputation en une capacité renouvelée d’initiative et de projection internationale.
À travers cette lecture, la parole de Tarek Ghailane ne cherche donc pas à rompre avec l’héritage d’Assilah. Elle tente plutôt d’en déplacer le centre de gravité : de la conservation vers la valorisation, du prestige vers l’impact, de la mémoire vers le développement.
C’est aussi ce qui distingue cette étape de l’histoire de la ville.
Assilah n’a plus à démontrer qu’elle est une cité de culture. Ce statut est acquis. Son prochain défi est plus exigeant : faire de cette culture une force durable de développement humain, territorial et économique.
Et c’est peut-être là que se jouera l’avenir du modèle Assilah : dans sa capacité à rester fidèle à ce qui l’a rendue unique tout en inventant, à partir de cet héritage, une nouvelle manière de penser la ville.
Une ville où la culture ne serait plus seulement ce que l’on célèbre quelques semaines par an, mais ce qui irrigue l’économie, forme la jeunesse, nourrit le dialogue et dessine une ambition collective.



