Diplomatie culturelle
Hatim Bettioui, l’héritage en mouvement : Assilah à l’épreuve de l’après-Benaïssa

Assilah ne vit plus seulement avec l’héritage de son fondateur. Elle doit désormais démontrer qu’une vision profondément associée à un homme peut devenir une culture institutionnelle, traverser l’absence et continuer à produire du sens. La 47ᵉ édition du Moussem culturel international d’Assilah prend, de ce point de vue, une dimension particulière. Derrière la densité de son programme, la diversité de ses invités et l’ambition de ses débats se joue une question plus profonde : celle de la transmission.
Au centre de cette séquence se trouve Hatim Bettioui. Journaliste et écrivain, longtemps associé à l’aventure culturelle d’Assilah, il a été élu le 22 mars 2025 secrétaire général de la Fondation du Forum d’Assilah, quelques semaines après la disparition, le 28 février, de Mohamed Benaïssa, fondateur de l’institution et architecte de son rayonnement international.
Succéder à Mohamed Benaïssa n’est pourtant pas occuper un poste devenu vacant. La distinction est essentielle. Pendant plusieurs décennies, Benaïssa avait imprimé au Forum une identité intellectuelle, un réseau de relations internationales, une manière d’articuler culture, diplomatie, art et développement local. Son nom s’était confondu avec celui d’Assilah au point que sa disparition posait inévitablement la question de la pérennité d’une expérience façonnée par une personnalité aussi centrale.
C’est précisément à cet endroit que se situe la responsabilité de Hatim Bettioui : non pas reproduire Mohamed Benaïssa — entreprise aussi impossible qu’inutile — mais faire en sorte que l’idée survive à celui qui l’a portée.
Son discours d’ouverture de cette 47ᵉ édition permet de mesurer la manière dont il aborde cette équation délicate. Il n’y développe ni le langage de la rupture, ni celui d’une fidélité figée. Il inscrit au contraire son propos dans une continuité assumée : poursuivre la « mission culturelle » de la Fondation, préserver Assilah comme espace de dialogue libre et maintenir cette vocation d’échange entre les cultures et les civilisations qui constitue, depuis l’origine, l’une des signatures du Moussem.
Cette continuité n’exclut cependant pas le mouvement.
Le choix même des grandes problématiques inscrites au programme le démontre. En mettant au premier plan les enjeux énergétiques et hydriques en Afrique, les mutations géopolitiques, les infrastructures stratégiques, les nouveaux équilibres internationaux ou encore la coopération Sud-Sud, la Fondation affirme que le Forum entend rester branché sur les interrogations de son temps. Le discours de Bettioui insiste longuement sur les transformations profondes du continent africain, sur la compétition autour des ressources, sur le changement climatique et sur la nécessité de construire des visions intégrées fondées sur la diversification des partenariats et le développement durable.
C’est probablement là que se lit le mieux l’orientation de la nouvelle étape : conserver l’ADN d’Assilah tout en déplaçant le débat vers les fractures et les enjeux du XXIᵉ siècle.
Hatim Bettioui connaît suffisamment la maison pour savoir que sa force a toujours résidé dans cette capacité à faire dialoguer des univers que l’on sépare trop facilement : la poésie et la géopolitique, la peinture et la diplomatie, la création artistique et les grandes transformations économiques. Son propre parcours n’est d’ailleurs pas extérieur à cette histoire. Avant d’accéder au secrétariat général, il faisait partie de ceux qui avaient accompagné de longue date l’expérience culturelle d’Assilah. Des sources retraçant son itinéraire rappellent son engagement ancien dans l’aventure associative et culturelle de la ville, parallèlement à sa carrière journalistique.
Cette proximité avec l’histoire du Forum constitue aujourd’hui un atout, mais aussi une exigence supplémentaire. Celui qui connaît intimement un héritage doit éviter deux écueils opposés : le diluer au nom du changement ou le transformer en musée au nom de la fidélité.
Le discours prononcé à l’ouverture semble précisément chercher cet équilibre.
Bettioui accorde une place significative aux débats africains contemporains, mais il maintient parallèlement la pluralité qui a construit la réputation du Moussem : hommage à l’art, réflexion sur le monde arabe à l’horizon 2030, littérature, poésie, musique, arts plastiques, ateliers destinés aux enfants et valorisation des jeunes talents.
Cette architecture n’est pas anodine. Elle dit quelque chose de la conception même du Forum : Assilah ne veut pas être un colloque spécialisé enfermé dans une discipline, mais un lieu où la pensée circule et où les générations, les sensibilités et les territoires peuvent se rencontrer.
La présence de plusieurs centaines de personnalités issues de la diplomatie, de la culture, de la pensée, de l’art et des médias lors de cette édition confirme d’ailleurs la capacité de la manifestation à maintenir une forte attractivité internationale après la disparition de son fondateur.
Mais le véritable enjeu de l’après-Benaïssa se joue peut-être ailleurs : dans la capacité à transformer un héritage personnel en continuité collective.
La phrase prononcée par Hatim Bettioui à la fin de son discours mérite, à ce titre, une attention particulière. Il rappelle que cette édition est organisée « pour la deuxième fois » en l’absence de Mohamed Benaïssa. Derrière la sobriété de la formulation apparaît toute la charge symbolique de la situation. Le fondateur n’est plus là, mais le Moussem est là. Les équipes sont là. Les invités reviennent. Les débats se poursuivent. La jeunesse du Forum continue de s’investir bénévolement, et le secrétaire général prend soin de rendre hommage à cette mobilisation humaine.
La meilleure fidélité à un fondateur n’est probablement pas de répéter son œuvre à l’identique. Elle consiste à permettre à ce qu’il a créé de lui survivre.
À Assilah, cette transition est encore récente. Elle devra nécessairement être observée dans la durée, car aucune institution culturelle ne réussit sa transmission en une ou deux éditions. Hatim Bettioui hérite d’un capital considérable, fait de réputation, de réseaux, d’archives, de lieux, de fidélités intellectuelles et d’une mémoire internationale patiemment construite. Il hérite aussi d’une responsabilité plus exigeante : ouvrir de nouveaux espaces sans rompre le fil.
Son accession au secrétariat général, décidée par une assemblée générale extraordinaire en mars 2025, a précisément placé à la tête de la Fondation un homme provenant de l’intérieur de cette histoire plutôt qu’une personnalité étrangère à son cheminement.
Le choix commence aujourd’hui à prendre tout son sens.
Car la 47ᵉ édition montre un Forum qui ne cherche pas à effacer le vide laissé par Mohamed Benaïssa. Elle choisit plutôt de l’assumer, de préserver sa mémoire — jusque dans les espaces portant désormais son nom — tout en continuant à produire, débattre, exposer et interroger le monde.
Hatim Bettioui se trouve ainsi face à une mission plus complexe que celle de diriger une manifestation culturelle. Il lui revient d’accompagner le passage d’une époque fondatrice vers une maturité institutionnelle. Sa réussite ne se mesurera donc pas au degré de ressemblance avec son prédécesseur, mais à la capacité de la Fondation à conserver son identité tout en acquérant de nouveaux réflexes, de nouveaux interlocuteurs et de nouvelles ambitions.
Assilah a longtemps porté l’empreinte de Mohamed Benaïssa. Elle porte désormais aussi la responsabilité de prouver que cette empreinte peut devenir chemin.
Et c’est sans doute dans cette nuance que commence véritablement l’ère Hatim Bettioui.



