Diplomatie culturelle
ASSILAH 47 : QUAND LA CULTURE INTERROGE LES NOUVEAUX RAPPORTS DE FORCE DU MONDE

L’ouverture de la session automnale du Moussem culturel international d’Assilah a confirmé, vendredi 2 octobre, la vocation singulière d’un rendez-vous qui refuse de cantonner la culture à la célébration pour l’installer au cœur des grandes interrogations contemporaines. Pour sa 47ᵉ édition, Assilah choisit l’Afrique, ses ressources, ses fragilités et ses ambitions comme première matière du débat, donnant d’emblée à cette nouvelle séquence une portée politique, intellectuelle et prospective.
À Assilah, vendredi soir, l’ouverture n’avait rien d’une simple cérémonie de lancement. Elle marquait le retour d’un espace de réflexion qui, depuis près d’un demi-siècle, s’est construit une identité à la croisée de la diplomatie, de la pensée, de la création et du dialogue international.
Placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la session automnale du 47ᵉ Moussem culturel international d’Assilah se poursuit jusqu’au 18 octobre et réunit plus de 400 personnalités venues des mondes diplomatique, politique, intellectuel, culturel, artistique et médiatique. Elle est organisée par la Fondation du Forum d’Assilah en partenariat avec le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication et la commune d’Assilah.
Le choix du thème inaugural donne la mesure de l’ambition affichée. En consacrant ses premières discussions aux « enjeux énergétiques et hydriques en Afrique et aux projets stratégiques : vers une nouvelle géopolitique », le Moussem situe la réflexion bien au-delà d’une lecture sectorielle de l’eau et de l’énergie. Il pose une question plus vaste : comment l’Afrique peut-elle transformer ses immenses ressources naturelles en leviers de développement, d’intégration et de capacité stratégique dans un monde où les ressources deviennent, plus que jamais, des instruments de puissance ?
Ce positionnement est révélateur de l’évolution du rendez-vous d’Assilah. La culture y demeure le socle, mais elle devient également une méthode pour lire le monde. Les frontières entre réflexion politique, économie, diplomatie et création s’y effacent au profit d’un dialogue où les idées prennent la mesure des transformations internationales.
Le secrétaire général de la Fondation du Forum d’Assilah, Hatem El Battioui, a ainsi replacé les débats dans un environnement international traversé par une recomposition rapide des rapports de force et une compétition croissante autour des ressources naturelles, des routes commerciales et des espaces d’influence. Une manière de rappeler que les questions de l’eau et de l’énergie ne relèvent plus exclusivement des politiques de développement : elles s’inscrivent désormais au centre des équilibres géopolitiques.
Cette lecture a trouvé un prolongement dans les interventions de plusieurs grandes personnalités présentes à Assilah.
L’ancien président du Conseil italien et ancien président de la Commission européenne Romano Prodi a notamment mis l’accent sur l’enjeu de l’intégration africaine. À ses yeux, la capacité du continent à mieux valoriser son potentiel dépend aussi de sa faculté à réduire la fragmentation de ses marchés, à développer ses infrastructures et à renforcer les mécanismes de coopération entre États.
De son côté, Miguel Ángel Moratinos, ancien ministre espagnol des Affaires étrangères et Haut-Représentant des Nations unies pour l’Alliance des civilisations, a souligné la place grandissante des ressources naturelles africaines dans les nouvelles dynamiques internationales. Minéraux stratégiques, sources d’énergie et richesses naturelles replacent aujourd’hui le continent dans le champ des grandes compétitions économiques et géopolitiques.
Mais l’un des enjeux essentiels demeure précisément d’éviter que cette nouvelle centralité de l’Afrique ne reproduise les anciens modèles d’exploitation.
L’ancien Premier ministre mauritanien Sidi Mohamed Ould Boubacar a mis en évidence cette contradiction : un continent disposant d’importantes ressources énergétiques, minières et solaires reste confronté à des déficits considérables en matière d’accès à l’électricité et subit de manière disproportionnée les conséquences des dérèglements climatiques. Il a également insisté sur la nécessité de dépasser un modèle reposant essentiellement sur l’exportation de matières premières pour construire davantage de valeur ajoutée à l’intérieur du continent.
L’eau, elle aussi, apparaît désormais comme un sujet de coopération autant que de tension potentielle. L’expérience de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, réunissant plusieurs pays autour de la gestion commune d’une ressource partagée, a été évoquée comme l’une des illustrations de ce que peut produire une logique régionale fondée sur la coopération plutôt que sur la confrontation.
Ainsi, dès sa première journée, la 47ᵉ édition a installé une équation qui accompagnera sans doute une grande partie de ses travaux : l’Afrique possède les ressources qui façonnent une partie du monde de demain, mais la véritable question réside dans sa capacité à en maîtriser la transformation, l’exploitation et les retombées.
C’est précisément dans ce type de questionnement qu’Assilah conserve sa singularité.
Le Moussem ne juxtapose pas une manifestation culturelle à une réflexion géopolitique. Il construit depuis plusieurs décennies un espace où les deux se répondent. Aux discussions sur l’Afrique succéderont, au fil de cette session, des rencontres consacrées aux transformations du monde arabe, à la littérature, à la poésie, aux arts plastiques et à la création, tandis que la « Tente de la créativité », les expositions, les signatures d’ouvrages et la huitième édition du Prix Buland Al-Haidari pour les jeunes poètes arabes prolongeront cette circulation entre pensée et création.
Le programme prend d’ailleurs une signification particulière lorsqu’on le replace dans la trajectoire culturelle de la ville. Depuis 1978, l’expérience d’Assilah s’est progressivement construite autour d’une idée rarement maintenue avec une telle continuité : faire d’une petite cité atlantique un point de rencontre entre artistes, intellectuels, diplomates, responsables politiques et générations nouvelles. Les peintures murales, les ateliers, les débats internationaux et les rencontres littéraires ont ainsi contribué à transformer le territoire lui-même en acteur de cette expérience culturelle.
La session ouverte vendredi prolonge cet héritage tout en l’inscrivant dans un contexte profondément différent de celui des premières éditions.
Le monde de 2026 est marqué par la multiplication des tensions, la concurrence autour des ressources stratégiques, l’urgence climatique, la reconfiguration des partenariats économiques et la recherche de nouveaux équilibres entre Nord et Sud. Dans ce paysage mouvant, maintenir un lieu où des responsables politiques, des diplomates, des intellectuels et des créateurs peuvent confronter leurs analyses n’est plus seulement une fidélité à une tradition culturelle : c’est aussi une manière de préserver la possibilité du dialogue.
Assilah ouvre donc sa 47ᵉ édition sans regarder vers son seul passé. Elle choisit au contraire de mettre sa mémoire au service des questions qui dessinent l’avenir. Et c’est peut-être là que réside, après près d’un demi-siècle, la véritable force de son Moussem : avoir compris que la culture conserve toute sa portée lorsqu’elle ne se contente pas d’accompagner le monde, mais entreprend aussi de le penser.



