Dossiers diplomatiques
Maroc–Suisse : le milliard en ligne de mire, les ambitions à l’épreuve des réalités

À Rabat, la célébration de la fête nationale suisse a offert bien davantage qu’un rendez-vous diplomatique. À travers un discours empreint d’humour et de finesse, l’ambassadeur Valentin Zellweger a esquissé les contours d’un partenariat économique en pleine évolution. Entre progression des échanges, complémentarités industrielles et nouveaux instruments de coopération, le Maroc et la Suisse disposent désormais d’une occasion de donner une nouvelle dimension à leurs relations. Encore leur faut-il transformer leurs ambitions communes en réalisations durables.
Il est des discours diplomatiques dont la portée se mesure autant à ce qu’ils annoncent qu’à la manière dont ils sont prononcés. Celui de Son Excellence Valentin Zellweger, ambassadeur de la Confédération suisse au Royaume du Maroc, lors de la réception organisée à Rabat pour célébrer la fête nationale de son pays, appartient à cette catégorie où la légèreté du ton n’enlève rien à la profondeur du propos.
Devant un parterre de personnalités officielles, de diplomates et de représentants du monde économique, l’ambassadeur a choisi de s’éloigner des conventions d’un discours protocolaire classique. Promettant une intervention suffisamment brève pour permettre à ses invités de savourer le chocolat et la traditionnelle raclette suisses, il a installé d’emblée une atmosphère de convivialité. Quelques allusions au football, aux performances des deux sélections nationales et aux rigueurs du climat helvétique ont ensuite ponctué son intervention. Derrière ces traits d’humour, un message essentiel : le rapprochement maroco-suisse possède aujourd’hui des fondements politiques et économiques qui méritent une attention renouvelée.
Cette aisance dans l’exercice diplomatique prend une résonance particulière lorsqu’on considère le parcours de Valentin Zellweger. Docteur en droit international de l’Université de Bâle, entré au Département fédéral des affaires étrangères en 1991, il a exercé à Nairobi, à Berne et auprès des Nations unies à New York. Chef de cabinet du premier président de la Cour pénale internationale à La Haye entre 2003 et 2007, il a ensuite dirigé la Direction du droit international public du ministère suisse avant de représenter son pays auprès des Nations unies et des organisations internationales à Genève, de 2016 à 2020. Il a poursuivi sa carrière diplomatique en Afrique orientale, comme ambassadeur auprès de plusieurs pays avec résidence à Nairobi, avant de prendre ses fonctions au Maroc en octobre 2024.
Ce parcours, à la croisée du droit international, du multilatéralisme et de la diplomatie africaine, éclaire sa manière d’aborder les relations bilatérales. Au Maroc, son action s’inscrit dans une mission dont il a lui-même placé la coopération économique, les échanges d’expertise, la formation professionnelle et les nouvelles technologies au centre des priorités.
Son discours du 24 septembre 2026 traduit cette volonté de donner une expression accessible et concrète à des enjeux qui dépassent largement le cadre d’une réception officielle.
Au-delà du style, la réception aura surtout permis de mesurer le chemin parcouru par les deux pays, qui célèbrent cette année le 70e anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques, nouées en 1956. La présence helvétique au Maroc est cependant plus ancienne, avec l’ouverture d’un consulat à Casablanca dès novembre 1921. Cette profondeur historique trouve aujourd’hui une nouvelle traduction dans la volonté commune d’élargir les domaines de coopération.
La visite officielle de Nasser Bourita à Berne, le 24 avril 2026, constitue à cet égard une étape importante. La communication conjointe publiée à l’issue de ses entretiens avec Ignazio Cassis a réaffirmé l’engagement des deux gouvernements à approfondir leur partenariat. Les échanges ont porté sur les relations économiques, les enjeux climatiques, la recherche scientifique, la coopération migratoire et plusieurs dossiers régionaux.
Cette séquence diplomatique fournit un cadre politique aux initiatives économiques annoncées par l’ambassadeur, qui trouvent désormais leur place dans une coopération plus large.
Le chiffre retenu par Valentin Zellweger dans son intervention illustre cette dynamique : en 2025, les échanges commerciaux bilatéraux ont progressé d’environ 33 % pour atteindre 980 millions de francs suisses. Les importations helvétiques en provenance du Maroc se sont établies à 511 millions de francs, contre 469 millions de francs d’exportations suisses vers le Royaume. Le Maroc affiche ainsi un excédent commercial de 42 millions de francs dans ses échanges de marchandises avec la Suisse. Il se positionne également comme le troisième partenaire commercial de la Confédération sur le continent africain, hors commerce des métaux précieux.
Cette évolution mérite une lecture qui dépasse la seule progression statistique. Elle témoigne de la présence croissante de produits marocains sur un marché exigeant, caractérisé par un pouvoir d’achat élevé et des normes rigoureuses en matière de qualité, de traçabilité et de conformité. Elle révèle également l’intérêt d’une relation économique dans laquelle les deux partenaires possèdent des atouts différents, mais susceptibles de se renforcer mutuellement.
Le Maroc dispose d’une base industrielle en développement, d’infrastructures portuaires et logistiques modernes, d’une proximité avec les marchés européens et d’une présence économique croissante en Afrique. La Suisse possède, pour sa part, une expertise reconnue dans les industries de précision, les technologies médicales, la pharmacie, les services financiers, la formation et la recherche appliquée. La rencontre de ces deux modèles économiques ouvre des perspectives de coopération industrielle, d’investissements croisés et d’intégration dans les chaînes de valeur internationales.
La présence suisse au Maroc offre déjà un socle à cette ambition. Selon les données officielles helvétiques, plus de 60 entreprises suisses sont implantées dans le Royaume et y représentent environ 8 000 emplois directs. L’architecture juridique bilatérale repose notamment sur l’accord de libre-échange conclu entre le Maroc et l’Association européenne de libre-échange, entré en vigueur en 1999, sur l’accord de promotion et de protection réciproque des investissements, applicable depuis 2005, ainsi que sur une convention contre les doubles impositions.
L’existence de ces instruments ne suffit toutefois pas à garantir l’intensification des relations économiques. Encore faut-il que les entreprises, particulièrement les petites et moyennes structures, disposent des informations, des financements et des accompagnements nécessaires pour accéder aux opportunités offertes par les deux marchés.
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit le programme de coopération économique suisse 2025-2028. Doté de 25 millions de francs suisses, il fait du Maroc un pays prioritaire de l’action du Secrétariat d’État suisse à l’économie. Ses orientations concernent l’amélioration du climat des affaires, la création d’emplois, le développement de chaînes de valeur durables et l’accès au financement des entreprises.
Dans son allocution, l’ambassadeur a annoncé le lancement, en 2026, de six nouveaux projets de coopération économique destinés à soutenir la compétitivité, l’innovation et l’emploi au Maroc. Sans en détailler individuellement le contenu, il les a présentés comme l’expression d’une complémentarité entre l’expertise industrielle et technologique suisse et les potentialités économiques et géographiques marocaines.
Les programmes engagés permettent de mieux comprendre la portée de cette démarche. Le soutien à la mise en œuvre de la Charte marocaine de l’investissement, la digitalisation des PME, le développement de solutions de financement adaptées et la formation professionnelle constituent autant de leviers destinés à renforcer la compétitivité de l’économie nationale. La coopération concerne notamment le textile et le tourisme, deux secteurs où l’amélioration des compétences et la montée en gamme peuvent produire des effets significatifs sur l’emploi.
Le tourisme durable illustre cette approche. Dans la région de Béni Mellal-Khénifra, la coopération avec l’École hôtelière de Lausanne vise à renforcer les compétences professionnelles et à valoriser les potentialités touristiques locales. Dans un autre domaine, un projet portant sur l’utilisation de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatique dans l’analyse des risques douaniers cherche à améliorer l’efficacité des contrôles et à faciliter les échanges commerciaux. La protection de la propriété intellectuelle représente un autre champ de coopération, à la rencontre des intérêts des créateurs marocains et des entreprises technologiques suisses.
La science et l’innovation occupent également une place croissante dans les relations bilatérales. Un protocole d’entente conclu en 2022 permet le financement conjoint de projets de recherche et l’organisation de rencontres scientifiques. La coopération climatique s’appuie, quant à elle, sur un accord bilatéral signé la même année, destiné à encourager des projets de réduction des émissions et les investissements qui leur sont associés.
Ce rapprochement scientifique et technologique représente une dimension essentielle du partenariat. Pour les entreprises marocaines, l’enjeu n’est pas simplement d’attirer des capitaux, mais aussi d’accéder aux compétences, aux technologies et aux capacités d’innovation qui leur permettront d’accroître leur valeur ajoutée. Pour les entreprises suisses, le Maroc peut constituer à la fois un marché, une plateforme industrielle et un point d’ancrage pour le développement de leurs activités africaines.
Mais une interrogation demeure : comment convertir cette convergence d’intérêts en un partenariat économique d’une ampleur correspondant véritablement au potentiel des deux pays ?
Malgré la progression enregistrée en 2025, un volume d’échanges encore inférieur au milliard de francs suisses laisse entrevoir d’importantes marges de développement. La question ne concerne pas uniquement l’augmentation des flux commerciaux. Elle porte également sur leur diversification, leur contenu technologique, la création de valeur locale et la capacité des opérateurs économiques à développer des partenariats de long terme.
Plusieurs difficultés méritent, à ce titre, une attention particulière. L’accès au financement constitue un obstacle pour de nombreuses PME marocaines souhaitant moderniser leurs équipements, développer leurs exportations ou nouer des partenariats industriels internationaux. Les exigences techniques, sanitaires et environnementales du marché suisse peuvent également représenter des coûts d’adaptation importants. De leur côté, les investisseurs helvétiques ont besoin d’une visibilité suffisante sur les procédures administratives, les délais de réalisation des projets, la disponibilité des compétences et les conditions d’accès aux marchés.
L’intégration des PME marocaines dans les chaînes de valeur internationales constitue un autre chantier déterminant. La proximité géographique avec l’Europe et la qualité des infrastructures ne produiront pleinement leurs effets que si elles s’accompagnent d’une amélioration continue de la productivité, de la qualification de la main-d’œuvre et de la capacité d’innovation.
Ces difficultés ne sont pas propres aux relations maroco-suisses. Elles correspondent largement aux défis structurels auxquels le programme du SECO entend répondre : réduction des barrières réglementaires, amélioration de l’environnement des affaires, développement des compétences, accès au financement et renforcement des chaînes de valeur durables.
À ces considérations économiques s’ajoute la nécessité de multiplier les rencontres entre les acteurs des deux pays. Une coopération de cette nature gagnerait à s’appuyer sur des missions sectorielles régulières, des plateformes de mise en relation entre entreprises et des partenariats directs entre établissements de formation, universités et centres de recherche. La visibilité des opportunités marocaines auprès des investisseurs suisses, comme celle des débouchés helvétiques auprès des exportateurs marocains, constitue également un facteur à ne pas négliger.
Il serait ainsi opportun de donner une traduction opérationnelle à la nouvelle impulsion diplomatique d’avril 2026, notamment par une meilleure articulation entre les institutions publiques, les chambres de commerce, les fédérations professionnelles et les organismes de promotion de l’investissement. Au-delà du nombre de projets annoncés, leur efficacité devra s’apprécier à travers des résultats mesurables : emplois créés, investissements mobilisés, entreprises accompagnées, transferts technologiques et ouverture de nouveaux débouchés.
Dans cette perspective, le rôle de l’ambassadeur Valentin Zellweger s’inscrit dans une dynamique particulière. Son expérience du multilatéralisme et sa connaissance du continent africain lui permettent d’aborder le Maroc dans une dimension qui dépasse le seul marché national. Son intention affichée de parcourir les différentes régions du Royaume, de rencontrer leurs acteurs et de découvrir leurs potentialités traduit également une conception de la diplomatie attentive aux réalités du terrain.
Son intervention lors de la fête nationale a donné une expression humaine à cette orientation. Alternant références culturelles, humour et données économiques, l’ambassadeur a présenté les avancées bilatérales sans enfermer son propos dans une succession de chiffres ou de formules protocolaires. Sa plaisanterie finale sur la générosité des portions de raclette, qu’il souhaitait retrouver dans la richesse des échanges entre les invités, résumait cette manière de privilégier la convivialité comme espace de dialogue.
La diplomatie économique ne repose évidemment pas sur la seule personnalité de ses représentants. Elle exige des décisions politiques, une mobilisation institutionnelle et l’engagement des opérateurs privés. L’action d’un ambassadeur peut néanmoins contribuer à rapprocher ces différents univers, à faciliter les échanges et à maintenir l’attention sur les objectifs communs.
À l’heure où le Maroc poursuit sa transformation économique et où la Suisse cherche à approfondir ses partenariats avec des marchés porteurs, les deux pays disposent d’un cadre politique renouvelé et d’instruments de coopération dont les effets peuvent s’inscrire dans la durée.
Le véritable enjeu sera désormais de franchir une étape supplémentaire : passer d’une relation commerciale en croissance à un partenariat capable de favoriser la coproduction industrielle, la recherche conjointe, la circulation des compétences et l’émergence d’investissements créateurs de valeur dans les deux économies.
La célébration de la fête nationale suisse aura ainsi rappelé qu’une relation bilatérale se construit autant par les accords signés dans les capitales que par la confiance entretenue entre les institutions, les entreprises et les femmes et les hommes qui les représentent. Entre Rabat et Berne, le prochain chapitre économique reste largement à écrire.



