Dossiers diplomatiques

Maroc–Pakistan : d’une amitié historique à l’ambition d’un partenariat stratégique

Il est des relations diplomatiques qui se construisent au fil des intérêts, et d’autres qui puisent leur force dans une mémoire politique plus ancienne, suffisamment solide pour traverser les mutations du système international. Entre le Maroc et le Pakistan, l’histoire appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Mais à l’heure où Rabat comme Islamabad redéfinissent leurs espaces de projection économique et diplomatique, la question n’est plus seulement de préserver un capital d’amitié établi : elle consiste désormais à savoir comment le convertir en une coopération plus dense, plus économique, plus structurée et davantage tournée vers l’avenir.

La célébration à Rabat de la 80e Journée de l’Indépendance du Pakistan, le 14 août 2026, a offert une nouvelle occasion de mesurer cette profondeur, mais aussi d’entrevoir les ambitions qui peuvent désormais porter la relation bilatérale. Dans son allocution, S.E.M. Syed Adil Gilani, Ambassadeur de la République islamique du Pakistan auprès du Royaume du Maroc, a inscrit son propos dans une double temporalité : celle d’un Pakistan attaché à son histoire, à ses fondateurs et aux principes ayant accompagné la naissance de l’État en 1947, et celle d’un pays qui entend aujourd’hui renforcer sa modernisation économique, sa transformation numérique, ses infrastructures, sa résilience climatique et l’autonomisation de sa jeunesse.

Le discours a naturellement accordé une place centrale à la figure de Quaid-e-Azam Muhammad Ali Jinnah, dont le Pakistan commémore cette année le 150e anniversaire de la naissance. Mais au-delà de l’hommage historique, le message porté à Rabat était celui d’un pays cherchant à conjuguer héritage national, stabilité, développement et ouverture internationale.

Cette projection vers l’avenir trouve au Maroc un partenaire dont le positionnement présente pour Islamabad un intérêt évident. Le ministère pakistanais des Affaires étrangères qualifie lui-même la relation avec le Royaume de cordiale et historiquement fraternelle et souligne la place du Maroc comme acteur influent du continent africain.Cette lecture est loin d’être anodine : elle place progressivement le partenariat maroco-pakistanais au-delà de sa seule dimension bilatérale.

Car la géographie peut aujourd’hui offrir à cette relation ce que l’histoire lui avait déjà donné : une profondeur stratégique.

Le Maroc s’affirme comme un espace de connexion entre l’Europe, l’Afrique, l’Atlantique et le monde arabe. Le Pakistan, de son côté, occupe une position charnière entre Asie du Sud, Asie centrale, Golfe et océan Indien. Dans un monde où les chaînes de valeur, les corridors logistiques et la diversification des partenariats deviennent des instruments de puissance à part entière, Rabat et Islamabad disposent d’une complémentarité géoéconomique qui demeure encore insuffisamment exploitée.

C’est précisément sur ce terrain que pourrait se jouer la prochaine étape de la relation.

Commerce, investissement, agriculture, engrais et phosphates, textile, industries agroalimentaires, produits pharmaceutiques, technologies, tourisme, formation, enseignement supérieur ou encore coopération entre entreprises : les possibilités sont multiples. Le défi n’est donc pas tant d’identifier des secteurs que de créer les mécanismes permettant de transformer les intentions politiques en flux réguliers d’affaires, d’investissements et de projets conjoints.

L’intérêt manifesté pour une intensification des échanges économiques est déjà perceptible. L’activité récente de l’ambassade pakistanaise à Rabat fait notamment apparaître des démarches visant à rapprocher les milieux d’affaires des deux pays. L’Ambassadeur Syed Adil Gilani a ainsi rencontré le président de la Chambre de commerce de Rabat autour de propositions concrètes, notamment la perspective de délégations d’entrepreneurs pakistanais au Maroc.Une telle diplomatie économique est essentielle : les relations les plus solides sont celles qui finissent par créer leurs propres intérêts, leurs réseaux professionnels et leurs interdépendances.

Une ambassade qui cherche à transformer le potentiel en mouvement

À Rabat, l’action conduite par S.E.M. Syed Adil Gilani semble précisément s’inscrire dans cette logique de diplomatie active. L’ambassade ne se limite pas à entretenir le dialogue institutionnel ; elle travaille également sur les dimensions économique, commerciale, communautaire et diplomatique de la relation.

La coordination avec la représentation marocaine à Islamabad constitue elle aussi un élément significatif. Une rencontre entre l’Ambassadeur Gilani et Amine Chabi, Ambassadeur désigné du Maroc au Pakistan, a récemment porté sur les moyens de renforcer la coordination entre les deux ambassades et de faire progresser le partenariat bilatéral sur des dossiers d’intérêt commun.

C’est une orientation importante. Dans des relations bilatérales qui disposent déjà d’un socle politique favorable, les ambassades peuvent devenir de véritables accélérateurs : identifier les secteurs porteurs, provoquer les rencontres, rapprocher les entreprises, connecter les universités, encourager les échanges culturels et multiplier les passerelles entre sociétés civiles.

La communauté pakistanaise installée au Maroc participe également, à son échelle, à cette construction quotidienne. L’ambassade estime cette communauté à environ 400 personnes et relève notamment la présence de certains entrepreneurs pakistanais ayant investi dans les secteurs du tourisme et de l’hospitalité au Maroc.Dans son discours du 14 août, l’Ambassadeur Gilani a d’ailleurs tenu à saluer cette communauté, qualifiée de vecteur humain du rapprochement entre les deux sociétés.

C’est peut-être là l’une des dimensions appelées à prendre davantage de place : celle du lien humain.

Les relations diplomatiques gagnent en profondeur lorsque les étudiants circulent, lorsque les chercheurs coopèrent, lorsque les entreprises se connaissent, lorsque les professionnels du tourisme créent des circuits et lorsque les citoyens découvrent directement l’autre pays. Sur ce terrain, le potentiel maroco-pakistanais reste considérable.

Construire une relation à la mesure de ses possibilités

Le paradoxe est finalement assez clair : Maroc et Pakistan disposent d’une relation politique dont la qualité dépasse encore largement la densité économique qui l’accompagne.

C’est précisément cet écart qui constitue aujourd’hui une opportunité.

Les deux pays peuvent aller plus loin dans la coopération agricole et agro-industrielle, explorer davantage les complémentarités liées aux phosphates et aux fertilisants, favoriser les partenariats dans le textile et les industries manufacturières, développer les échanges dans la santé et la pharmacie et ouvrir davantage leurs écosystèmes technologiques et universitaires.

La défense constitue également un domaine appelé à prendre davantage d’épaisseur, tandis que le tourisme reste un terrain particulièrement prometteur pour rapprocher deux pays possédant des patrimoines culturels, historiques et naturels importants.

Mais une relation moderne ne se mesure plus seulement au nombre d’accords signés. Elle se mesure à leur capacité à produire des résultats.

C’est pourquoi la prochaine étape pourrait être celle d’une architecture de coopération plus opérationnelle : rencontres régulières entre opérateurs économiques, missions d’affaires croisées, forums sectoriels, coopération entre chambres de commerce, partenariats universitaires, programmes touristiques et multiplication des contacts directs entre investisseurs.

Pour le Pakistan, le Maroc peut constituer un point d’entrée particulièrement pertinent vers plusieurs marchés africains. Pour le Maroc, le Pakistan représente un marché de plus de 240 millions d’habitants et une porte vers une région asiatique dont le poids démographique, industriel et géoéconomique continue de croître. Cette complémentarité ne signifie pas que les deux économies soient naturellement destinées à converger ; elle signifie en revanche qu’elles disposent désormais de suffisamment d’intérêts potentiels pour justifier une politique plus ambitieuse de rapprochement.

La relation bénéficie en outre d’un climat politique qui demeure favorable. En mars 2026, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a adressé un message de félicitations au Président pakistanais Asif Ali Zardari à l’occasion de la fête nationale de son pays, illustrant la continuité des liens d’estime entre les deux États.

Dans son allocution à Rabat, l’Ambassadeur Syed Adil Gilani a, de son côté, exprimé la reconnaissance du Pakistan à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, au gouvernement et au peuple marocain, tout en réaffirmant la volonté de son pays de renforcer les relations économiques et commerciales avec le Royaume.

Au fond, c’est peut-être là que réside le message le plus intéressant de cette célébration : l’amitié maroco-pakistanaise n’a plus à démontrer son ancienneté ; elle doit désormais démontrer toute sa capacité de projection.

Dans un environnement international marqué par la recomposition des alliances économiques, la diversification des partenaires et la montée des logiques Sud-Sud, Rabat et Islamabad disposent d’une fenêtre d’opportunité.

À eux de transformer la cordialité en projets, les convergences en échanges, et une relation historiquement chaleureuse en partenariat stratégique doté d’une véritable substance économique et humaine.

La réception organisée à Rabat pour la fête de l’Indépendance pakistanaise aura ainsi rappelé l’histoire d’une nation et les ambitions d’un pays. Elle aura surtout offert une lecture possible de l’avenir : celle de deux États que la géographie éloigne, que l’histoire rapproche et que les nouvelles réalités économiques pourraient, demain, relier beaucoup plus étroitement.

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