Dossiers diplomatiques

Dacian Cioloș :La Francophonie doit devenir un espace d’opportunités, pas seulement un espace de langue

Candidat au poste de Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, l’ancien Premier ministre roumain expose au Nouveau Monde Diplomatique sa vision d’une Francophonie résolument tournée vers l’avenir. Jeunesse, intelligence artificielle, coopération économique, place de l’Afrique et rôle stratégique du Maroc : loin d’une approche institutionnelle classique, Dacian Cioloș plaide pour une organisation capable de produire des résultats concrets et de répondre aux aspirations des nouvelles générations.

À quelques mois de l’élection du prochain Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, la campagne entre dans une phase décisive. Face aux profondes mutations géopolitiques, économiques et technologiques qui redessinent les équilibres internationaux, la Francophonie est appelée à redéfinir son rôle et ses priorités afin de demeurer un espace d’influence, d’innovation et de solidarité.

En visite au Maroc, Dacian Cioloș, ancien Premier ministre de Roumanie et ancien Commissaire européen, a accordé au Nouveau Monde Diplomatique un entretien exclusif dans lequel il présente les grandes lignes de son projet. Convaincu que l’avenir de la Francophonie se jouera d’abord auprès de sa jeunesse, il défend une organisation davantage orientée vers la création d’opportunités économiques, l’innovation numérique, l’intelligence artificielle et le renforcement des partenariats entre les continents, avec une attention particulière portée à l’Afrique, appelée selon lui à devenir le véritable cœur de l’espace francophone.

Le Nouveau Monde Diplomatique

Votre candidature intervient à un moment charnière pour la Francophonie. Selon vous, quelle est aujourd’hui la transformation la plus urgente dont l’Organisation internationale de la Francophonie a besoin ?

Dacian Cioloș

La Francophonie dispose d’atouts considérables. Elle s’est construite autour d’une langue commune, mais également autour de valeurs partagées qui, depuis plusieurs décennies, ont permis de développer une coopération remarquable dans les domaines de l’éducation, de la culture et de la formation.

Aujourd’hui, le véritable défi consiste toutefois à adapter cette organisation aux réalités d’un monde en profonde mutation. Son avenir dépendra largement de sa capacité à convaincre les jeunes générations que la langue française constitue un véritable levier d’avenir.

Les jeunes choisiront de vivre en français si cette langue leur ouvre des perspectives concrètes : accéder à un emploi, entreprendre, développer leurs compétences ou encore créer des liens économiques et humains au-delà de leurs frontières.

C’est pourquoi la Francophonie doit désormais aller au-delà de la seule promotion linguistique. Elle doit devenir un espace créateur d’opportunités, capable de renforcer la coopération économique, les échanges commerciaux et l’entrepreneuriat entre ses États membres.

Cette transformation passe également par le numérique et l’intelligence artificielle. Ces technologies façonneront nos économies, nos sociétés et notre manière de communiquer. Si la langue française souhaite conserver toute sa place dans le monde de demain, elle doit être pleinement présente dans les contenus numériques, les plateformes technologiques et les systèmes d’intelligence artificielle. C’est à cette condition qu’elle restera attractive pour les générations futures.

 

Le Nouveau Monde Diplomatique :

Comment concilier la défense de la langue française avec les attentes d’une jeunesse de plus en plus tournée vers le numérique, l’innovation et le multiculturalisme ?

Dacian Cioloș :

La réponse réside avant tout dans une meilleure coordination des initiatives déjà existantes.

Partout dans l’espace francophone, des projets remarquables sont développés en faveur de la coopération économique, de l’entrepreneuriat féminin ou encore de la jeunesse. Le problème n’est pas l’absence d’initiatives, mais leur dispersion. Elles demeurent trop souvent isolées les unes des autres et manquent de visibilité.

Notre responsabilité consiste donc à créer davantage de convergence entre ces programmes, afin de leur donner plus de cohérence, plus de lisibilité et surtout davantage d’impact.

Dans le même temps, les États membres doivent s’impliquer plus activement dans la coopération économique. Chaque projet financé par la Francophonie devrait faire l’objet d’une véritable évaluation de ses résultats. Nous devons apprendre à mesurer concrètement l’impact de nos actions, identifier ce qui fonctionne et avoir le courage de réorienter ce qui ne produit pas les effets attendus.

Enfin, si nous voulons répondre aux aspirations des nouvelles générations, nous devons concevoir nos politiques à partir de leurs attentes réelles. Les jeunes et les femmes représentent aujourd’hui les deux principales forces de transformation de nos sociétés. Investir dans leur potentiel, c’est investir dans l’avenir même de la Francophonie.

 Le Nouveau Monde Diplomatique :

L’Afrique représente aujourd’hui le principal moteur démographique de la Francophonie. Quelles initiatives concrètes souhaitez-vous mettre en œuvre afin de renforcer les partenariats avec le continent africain ?

Dacian Cioloș :

Au cours des derniers mois, j’ai multiplié les rencontres sur plusieurs continents et un constat s’est imposé partout : le monde regarde aujourd’hui l’Afrique comme le grand espace d’avenir de la Francophonie.

Le continent africain concentre la plus forte croissance démographique, la population la plus jeune et un potentiel économique considérable. Il possède également des ressources exceptionnelles et nourrit une ambition légitime : créer davantage de valeur sur son propre territoire plutôt que d’en exporter uniquement les richesses.

C’est pourquoi je défends une Francophonie dont l’Afrique constituerait le cœur, tout en demeurant ouverte sur l’ensemble des autres continents. L’avenir de notre organisation se jouera largement en Afrique, mais la réussite de ce potentiel dépendra aussi de la capacité du continent à renforcer ses connexions avec l’Europe, l’Asie, les Amériques et le Moyen-Orient.

La Francophonie peut devenir une véritable plateforme d’investissement, de coopération économique et de partage d’expertises. Elle peut faciliter les échanges de bonnes pratiques, encourager les partenariats et accompagner les projets de développement répondant aux besoins spécifiques de chaque pays.

Je suis également convaincu qu’elle peut jouer un rôle plus important dans la médiation et la concertation entre les États africains eux-mêmes. L’Afrique est riche de sa diversité ; les défis ne sont pas identiques d’un pays à l’autre. Certains ont besoin d’un soutien renforcé en matière d’éducation, d’autres recherchent davantage d’investissements, d’autres encore souhaitent bénéficier d’expertises technologiques ou agricoles.

C’est pourquoi la Francophonie doit renforcer sa présence régionale afin de construire des programmes mieux adaptés aux réalités locales. Elle doit aussi être capable de mobiliser davantage de financements internationaux et de mettre son réseau d’expertise au service de projets concrets créateurs de développement durable.

Le Nouveau Monde Diplomatique :

Le Maroc occupe aujourd’hui une position singulière au sein de l’espace francophone, à la croisée de l’Europe et de l’Afrique. Quelle place lui accordez-vous dans votre vision de la Francophonie ?

Dacian Cioloș :

Je dirais que le Maroc n’a nul besoin qu’on lui attribue une place : il l’occupe déjà pleinement.

Si j’ai tenu à effectuer cette visite au Royaume, c’est précisément parce que le Maroc est aujourd’hui une voix écoutée sur le continent africain. Au-delà de ses relations diplomatiques, il a développé des partenariats économiques solides avec de nombreux pays africains et possède une connaissance fine des réalités du continent.

Cette expérience constitue un atout majeur pour l’ensemble de la Francophonie.

Le Maroc représente également un trait d’union entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe francophone. Cette capacité à dialoguer avec plusieurs espaces géographiques lui confère une responsabilité particulière dans le rapprochement entre les différentes composantes de notre communauté.

Par ailleurs, son engagement au sein des principales institutions francophones témoigne déjà de son rôle actif, que ce soit à l’Organisation internationale de la Francophonie, à l’Agence universitaire de la Francophonie ou encore au sein du Conseil d’administration de TV5MONDE.

Je crois qu’il faut continuer à écouter le Maroc, valoriser son expérience et lui permettre de contribuer pleinement aux grandes orientations de la Francophonie de demain.

Le Nouveau Monde Diplomatique :

Quel message souhaitez-vous adresser aux États membres qui n’ont pas encore arrêté leur choix et qui aspirent à une Francophonie plus efficace, plus influente et davantage tournée vers l’avenir ?

Dacian Cioloș :

Je présente avant tout une expérience.

Au fil de mon parcours comme ministre, Premier ministre, Commissaire européen puis député européen, j’ai appris à construire des compromis, à rassembler des sensibilités différentes et à faire travailler ensemble des partenaires aux intérêts parfois divergents.

Ces responsabilités m’ont appris qu’une vision n’a de valeur que si elle se traduit par des résultats concrets. Elles m’ont également appris que le dialogue, la médiation et la recherche permanente du consensus demeurent les fondements d’une gouvernance efficace.

La Roumanie apporte également une singularité dans cette candidature. Notre pays entretient depuis longtemps des relations de partenariat avec l’Afrique et l’Asie, sans être marqué par un héritage colonial. Cette histoire nous permet d’aborder nos relations internationales dans un esprit de confiance, d’égalité et de respect mutuel.

Je souhaite mettre cette expérience au service de l’ensemble de la Francophonie afin de contribuer à rapprocher des États issus d’histoires, de cultures et de réalités différentes.

Au final, il appartiendra naturellement aux chefs d’État et de gouvernement de choisir la personnalité qu’ils jugeront la plus à même de répondre aux défis de notre époque. Pour ma part, je propose une vision fondée sur le dialogue, l’efficacité et la volonté de construire une Francophonie tournée vers les générations futures.

À travers cet entretien, Dacian Cioloș esquisse une vision résolument pragmatique de la Francophonie. Loin d’une organisation cantonnée à la seule promotion de la langue française, il plaide pour un espace capable de générer des opportunités économiques, d’accompagner les transitions numériques et de répondre aux aspirations d’une jeunesse qui façonnera le monde de demain. Son projet place l’Afrique au centre de cette dynamique tout en reconnaissant le rôle stratégique du Maroc comme acteur de dialogue, de coopération et de convergence entre les différentes régions de l’espace francophone. Une vision qui nourrit le débat à l’approche d’une échéance décisive pour l’avenir de l’Organisation internationale de la Francophonie.

 

 

 

 

 

 

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