Diplomatie culturelle

J-LIOUM : quand l’innovation rencontre un Maroc déjà familier du métissage culturel

L’innovation culturelle ne s’impose jamais durablement par le seul effet de la nouveauté. Elle trouve son public lorsqu’elle parvient à entrer en résonance avec une société, ses habitudes, ses références et sa manière de produire du sens. C’est précisément sous cet angle que la deuxième saison de J-LIOUM, lancée par l’Institut français du Maroc le 6 octobre à Rabat, mérite d’être observée. Placée sous le signe de l’innovation, la programmation 2026-2027 entend explorer un territoire particulièrement vaste, de la recherche scientifique aux arts visuels, de l’intelligence artificielle aux nouvelles pratiques artistiques, tout en déployant ses activités dans plusieurs villes du Royaume.

Derrière cette architecture culturelle se dessine surtout une interrogation plus large : pourquoi les publics marocains manifestent-ils un intérêt croissant pour ces formats hybrides qui mêlent spectacle vivant, création numérique, débats d’idées, musique, patrimoine revisité et expériences immersives ? La réponse tient probablement moins à un simple attrait pour la modernité qu’à la structure même de la culture marocaine, historiquement habituée à conjuguer les influences plutôt qu’à les opposer.

Le Maroc possède en effet une relation particulière à l’hybridation culturelle. Sa création contemporaine s’est largement construite dans la circulation entre héritage et expérimentation, entre oralité et écriture, entre expressions populaires et formes artistiques plus institutionnelles. Dans ce contexte, une programmation qui refuse d’enfermer l’innovation dans le seul registre technologique trouve naturellement un terrain de réception favorable. C’est d’ailleurs l’un des partis pris revendiqués par J-LIOUM : l’innovation y est présentée comme une démarche humaine faite de recherche, d’expérimentation, de prise de risque et de nouvelles manières de créer.

Cette approche apparaît particulièrement pertinente lorsque la programmation vient chercher la modernité à l’intérieur même de la mémoire. Le projet Jdid b lkdim, qui transforme d’anciennes cassettes audio en matière première musicale, en est une illustration significative. Il ne s’agit plus de rompre avec le passé pour produire du nouveau, mais de réinterroger un objet familier, chargé d’une mémoire sonore et affective, afin de lui donner une seconde vie artistique. Dans un pays où les générations ont longtemps construit leur univers musical autour de supports, de répertoires et de traditions transmis par la famille et l’environnement social, cette manière de réinventer l’ancien possède une portée qui dépasse largement l’exercice esthétique.

La même logique apparaît dans Iqtibās, où le français et la darija se répondent simultanément sur scène. Ce choix linguistique est loin d’être anodin. Il rejoint une réalité quotidienne profondément marocaine : celle d’une société où plusieurs langues se côtoient, se complètent et se transforment mutuellement. Le passage d’un registre linguistique à un autre n’y relève pas nécessairement de la rupture ; il fait partie de la pratique sociale ordinaire. Transformer cette circulation des langues en dispositif artistique revient donc à inscrire l’expérimentation au cœur même d’une expérience familière au public.

Cette capacité à rapprocher les univers explique également l’intérêt potentiel des publics jeunes pour une saison qui associe intelligence artificielle, danse, image, musique et expériences immersives. Novembre Numérique, qui célèbre ses dix ans, entend précisément croiser spectacle vivant, installation et création digitale, tandis qu’un projet du chorégraphe Mourad Merzouki réunira danse et arts numériques avec des artistes français et marocains.

Dans ce type de proposition, la technologie cesse d’être un objet extérieur à la culture : elle devient un langage supplémentaire de la création.

L’adhésion à ces manifestations tient aussi à une évolution plus profonde du rapport du public marocain à l’événement culturel. La culture n’est plus seulement appréhendée à travers la fréquentation classique d’une salle de spectacle ou d’une exposition. Elle devient expérience, interaction, échange et parfois participation. Les nouvelles générations sont particulièrement sensibles à ces formats décloisonnés, dans lesquels elles peuvent circuler entre une performance, un débat, une installation, une projection ou une expérience numérique. Le succès de telles manifestations repose ainsi sur leur aptitude à faire du spectateur non plus seulement un destinataire, mais un acteur de la proposition culturelle.

À cet égard, le déploiement de J-LIOUM dans les douze antennes de l’Institut français du Maroc lui donne une dimension supplémentaire. Concerts, spectacles, expositions, débats, résidences et formations sont annoncés tout au long de l’année, tandis que certains événements seront accessibles à travers le Pass Jeunes. Le Bibliotobiss, institut mobile destiné à aller à la rencontre de publics éloignés des lieux culturels habituels, traduit également une volonté de sortir la culture de ses espaces traditionnels.

C’est probablement là que se situe l’un des enjeux les plus intéressants de cette saison. Dans un Maroc où l’offre culturelle se diversifie et où le public devient plus exigeant, la réussite ne se mesurera pas uniquement à la sophistication des propositions, mais à leur capacité à créer une véritable proximité. L’innovation culturelle n’a de sens que lorsqu’elle parvient à rencontrer une société réelle, avec ses références, ses langues, son histoire et ses attentes.

Le propos de l’ambassadeur de France, Philippe Lalliot, prend dans cette perspective une signification particulière lorsqu’il évoque une saison illustrant ce que la France et le Maroc peuvent produire lorsqu’ils réunissent leurs talents, leurs langues, leur créativité et leurs imaginaires. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une programmation française proposée au Maroc, mais d’un espace de rencontre appelé à intégrer davantage les créateurs, les sensibilités et les dynamiques locales.

J-LIOUM semble ainsi correspondre à une évolution déjà visible du paysage culturel marocain : un public curieux des nouvelles écritures, mais nullement disposé à renoncer à ses propres repères. C’est précisément dans cette articulation entre mémoire et invention, identité et ouverture, proximité et expérimentation que ces nouvelles formes culturelles peuvent trouver au Maroc leur véritable profondeur.

 

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