Dossiers diplomatiques

Chiraz El Fassi, le visage actif de Wallonie-Bruxelles au Maroc

À l’heure où l’action internationale ne se mesure plus seulement à la densité des relations institutionnelles mais à leur capacité à produire des passerelles concrètes entre sociétés, territoires et acteurs, la présence de Wallonie-Bruxelles au Maroc offre l’exemple d’une coopération qui a progressivement élargi son périmètre. Culture, éducation, formation, entrepreneuriat, industries créatives, francophonie, transition écologique : le partenariat s’est construit par strates successives, jusqu’à former aujourd’hui un réseau particulièrement diversifié.

Le discours prononcé par Chiraz El Fassi, Déléguée générale Wallonie-Bruxelles au Maroc, lors des Fêtes de la Wallonie et de la Fédération Wallonie-Bruxelles en propose une lecture révélatrice. Derrière le caractère naturellement institutionnel de la célébration, son intervention dessine surtout une conception de la coopération fondée moins sur l’affichage que sur la continuité, la multiplication des relais et la capacité à fédérer des partenaires d’horizons différents.

Depuis plus de vingt-cinq ans, Wallonie-Bruxelles développe en effet au Maroc une présence structurée. Cette durée constitue en elle-même un indicateur : elle inscrit la relation au-delà des cycles conjoncturels et lui donne cette profondeur qui permet progressivement de passer des accords aux réalisations, puis des réalisations aux réseaux humains et professionnels.

C’est précisément sur cette dimension que Chiraz El Fassi a choisi d’insister. Après plus de trois années passées au Maroc, elle ne réduit pas le bilan de sa mission à l’addition de programmes ou de manifestations. Elle met en avant les femmes et les hommes qui font vivre cette coopération, les partenaires marocains et belges qui l’alimentent et les projets capables de prolonger la relation au-delà du temps diplomatique proprement dit.

Cette approche éclaire aussi son propre positionnement.

Depuis son arrivée à Rabat, la Déléguée générale s’est imposée par une présence régulière auprès d’acteurs très différents : institutions publiques, monde culturel, structures éducatives, associations, opérateurs économiques, réseaux de femmes entrepreneures et partenaires européens. Une présence visible, certes, mais dont l’intérêt réside surtout dans sa transversalité. Chiraz El Fassi semble avoir privilégié une diplomatie de connexion : mettre en relation, accompagner des initiatives, ouvrir des espaces de coopération et inscrire Wallonie-Bruxelles dans des écosystèmes marocains déjà actifs.

Cette méthode apparaît clairement dans le domaine culturel.

Le Symposium international d’art contemporain organisé à Assilah en constitue l’un des exemples les plus significatifs. En réunissant artistes marocains et belges, l’initiative ne s’est pas limitée à une programmation culturelle ponctuelle : elle a placé la création artistique au cœur d’un dialogue entre deux espaces et deux sensibilités. Le choix d’Assilah revêt d’ailleurs une portée particulière dans une ville dont l’histoire contemporaine est intimement liée au dialogue culturel international.

Mais l’action dépasse désormais la seule diplomatie culturelle classique. La structuration des industries culturelles et créatives figure parmi les priorités affichées de la Délégation. Une délégation marocaine doit ainsi se rendre à Namur dans le cadre du KIKK Festival international consacré aux arts numériques, tandis qu’au Maroc les partenariats associent notamment la Fondation Hiba, la Fédération des industries culturelles et créatives, la Fondation Ali Zaoua, le Goethe-Institut et l’Union européenne.

Cette diversité est significative. Elle témoigne d’une volonté de ne pas travailler en circuit fermé, mais de rechercher des complémentarités avec d’autres institutions marocaines et européennes. La représentation de Wallonie-Bruxelles se situe alors moins dans une logique de visibilité exclusive que dans celle de la construction de coalitions autour de projets précis.

Le même constat vaut pour l’emploi et l’entrepreneuriat féminin.

L’accompagnement de MabelLux, réseau réunissant des femmes entrepreneures du Maroc, de Belgique et du Luxembourg, traduit cette volonté de créer des passerelles économiques et humaines durables. Il ne s’agit plus simplement d’organiser des rencontres mais de contribuer à l’émergence de réseaux capables de survivre aux manifestations qui les ont vus naître.

Cette dimension devient encore plus tangible dans les actions conduites par l’APEFE. Aux côtés du programme Min Ajliki, déjà identifié dans le champ de l’entrepreneuriat féminin, de nouveaux projets portent sur la formation aux métiers liés aux énergies renouvelables et à la gestion de l’eau, notamment à Tanger et dans la région de Souss-Massa.

Ce déplacement vers des secteurs directement liés aux transformations économiques et environnementales du Maroc mérite attention. La coopération entre Wallonie-Bruxelles et le Royaume ne se cantonne donc plus aux affinités linguistiques ou culturelles. Elle se positionne aussi sur des enjeux de compétences, d’emploi, de ressources naturelles et de transition, c’est-à-dire sur des problématiques appelées à occuper une place croissante dans les politiques publiques des prochaines années.

L’éducation constitue un autre socle de cette présence.

Les écoles belges de Rabat et de Casablanca participent à la construction d’un lien qui s’inscrit nécessairement dans le temps long. La première promotion de fin d’études de l’École belge de Rabat marque à cet égard une étape symbolique. Le partenariat conclu avec le Cercle des Lauréats de Belgique, lors de la visite du Président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, prolonge cette logique : maintenir le lien au-delà du cursus scolaire et transformer une communauté éducative en réseau.

Cette conception rejoint directement la place accordée à la Francophonie. Mais là encore, le discours de Chiraz El Fassi évite de la cantonner à la défense d’une langue. La Francophonie apparaît davantage comme un espace de circulation des savoirs, de création, d’éducation et de valeurs. Liberté d’expression, liberté de création et respect des droits humains ont ainsi été explicitement rappelés parmi les principes portés par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Cette orientation correspond également à une réalité institutionnelle particulière. La Délégation générale au Maroc représente les gouvernements francophones de Belgique et couvre un champ de compétences exceptionnellement large, allant de la diplomatie culturelle à l’enseignement supérieur, la recherche, la formation professionnelle, l’entrepreneuriat ou encore la cohésion sociale. Cette architecture pourrait rendre son action difficilement lisible. Le travail de la représentation consiste précisément à donner une cohérence à cette pluralité.

C’est probablement sur ce terrain que le rôle de Chiraz El Fassi prend sa véritable dimension.

Son activité remarquée au Maroc ne tient pas seulement au nombre des manifestations auxquelles elle participe ni à la visibilité personnelle qu’elle pourrait en retirer. Elle réside davantage dans une capacité à occuper plusieurs espaces simultanément et à maintenir un dialogue avec des interlocuteurs qui ne relèvent pas nécessairement des mêmes univers. Cette faculté de circulation entre culture, diplomatie, éducation, entrepreneuriat et société civile constitue aujourd’hui l’un des ressorts essentiels d’une diplomatie d’influence moderne.

Le ton même adopté dans son discours est révélateur. En rendant hommage à une équipe qu’elle qualifie elle-même de réduite mais profondément engagée, elle replace l’action de la Délégation dans une logique collective et évite de personnaliser excessivement le bilan. Elle replace également Wallonie-Bruxelles dans le cadre plus vaste des relations entre le Royaume du Maroc et la Belgique, rappelant ainsi une articulation institutionnelle essentielle.

Car l’enjeu n’est pas de construire une relation parallèle à celle qui existe entre Rabat et Bruxelles, mais d’y apporter une profondeur supplémentaire.

Wallonie-Bruxelles dispose pour cela d’un atout particulier : la proximité. La coopération décentralisée, culturelle, éducative ou professionnelle permet d’atteindre des espaces où la diplomatie interétatique traditionnelle intervient moins directement. Elle construit des habitudes de travail, des réseaux de confiance et des relations personnelles qui donnent ensuite davantage de substance à la relation politique globale.

Après plus d’un quart de siècle de présence au Maroc, le partenariat semble ainsi entrer dans une phase de maturité. Sa valeur ne se mesure plus uniquement à son ancienneté mais à sa capacité à se renouveler et à identifier de nouveaux terrains de coopération.

Dans cette évolution, Chiraz El Fassi incarne moins une rupture qu’une manière contemporaine de faire vivre cette relation : visible sans être ostentatoire, institutionnelle sans être distante, attentive aux grands cadres de coopération mais également aux acteurs qui leur donnent une réalité.

C’est peut-être là que réside aujourd’hui la singularité de la présence de Wallonie-Bruxelles au Maroc : dans une diplomatie qui choisit de construire son influence moins par la proclamation que par l’accumulation patiente de liens, de projets et de partenaires.

Et c’est aussi ce que révèle, au-delà d’une célébration officielle, le bilan présenté par sa Déléguée générale : une relation devenue suffisamment solide pour ne plus avoir besoin d’être simplement affirmée, mais qui doit désormais être continuellement mise en mouvement.

 

 

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