Dossiers diplomatiques

Maroc–Chili : 65 ans de confiance, un nouvel axe entre l’Afrique et le Pacifique

Soixante-cinq ans après l’établissement de leurs relations diplomatiques, le Maroc et le Chili semblent aborder un moment charnière de leur histoire commune. La relation, longtemps construite dans la constance politique, le dialogue diplomatique et une estime réciproque entretenue malgré la distance géographique, cherche désormais à se traduire davantage dans l’économie, les investissements, la transition énergétique, la sécurité hydrique et les échanges humains.

La célébration à Rabat de la Fête nationale du Chili, qui coïncide cette année avec le 65ᵉ anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays, a ainsi dépassé la seule dimension protocolaire. À travers son discours, l’ambassadeur du Chili a dessiné les contours d’une relation qui entend désormais convertir un capital politique ancien en projets, en flux commerciaux et en coopérations sectorielles plus structurées.

Les relations diplomatiques entre Rabat et Santiago ont été établies en 1961. Elles se sont progressivement institutionnalisées à travers l’ouverture de représentations résidentes, la multiplication des accords de coopération et les échanges de visites de haut niveau. La visite officielle effectuée au Chili par Sa Majesté le Roi Mohammed VI en décembre 2004 demeure l’une des étapes marquantes de ce rapprochement. Elle a contribué à donner une nouvelle profondeur au dialogue entre deux pays que des milliers de kilomètres séparent, mais auxquels la géographie, les ressources et certaines grandes orientations économiques offrent d’évidents terrains de convergence.

Le Chili et le Maroc disposent en effet d’une particularité rarement suffisamment mise en avant : ils occupent chacun une position stratégique aux extrémités de deux continents et sont tournés vers de vastes espaces maritimes. L’un regarde le Pacifique et l’Amérique latine ; l’autre se situe au carrefour de l’Afrique, de l’Europe, de l’Atlantique et de la Méditerranée. Cette géographie peut devenir un instrument économique autant qu’un facteur diplomatique.

Le discours prononcé à Rabat met précisément en lumière cette dimension nouvelle. Les autorités chiliennes affichent leur volonté de renforcer les relations avec l’Afrique et accordent, dans cette démarche, une place particulière au Maroc. L’ambassadeur a présenté le Royaume comme une porte d’entrée du Chili vers le continent africain, en mettant en avant sa stabilité, ses infrastructures logistiques, sa dynamique économique et sa position géographique.

Cette orientation ne relève plus uniquement de la rhétorique diplomatique. Début septembre 2026, le ministère chilien des Relations extérieures indiquait officiellement que les discussions entre Santiago et Rabat portaient notamment sur les prochaines étapes nécessaires à la définition des termes de référence d’un futur accord commercial bilatéral. La perspective est significative : selon le discours de l’ambassadeur, un tel accord constituerait le premier accord commercial conclu par le Chili avec un pays africain.

Le déplacement au Maroc, en juin dernier, de la sous-secrétaire chilienne aux Relations économiques internationales, Paula Estévez, s’inscrit dans cette dynamique. L’objectif affiché est de renforcer et de diversifier les échanges entre les deux économies et d’avancer vers un cadre commercial susceptible d’ouvrir davantage leurs marchés respectifs.

Car derrière la volonté politique apparaît surtout une logique de complémentarité.

Le Maroc et le Chili sont deux acteurs importants dans le domaine des ressources minières, de l’agriculture et de la pêche. Le Chili dispose notamment de ressources stratégiques telles que le cuivre et le lithium, indispensables à plusieurs industries liées aux nouvelles technologies, à la mobilité électrique et à la transition énergétique. Le Maroc, pour sa part, possède une industrie automobile en expansion, une plateforme industrielle orientée vers l’exportation et une position de premier plan dans l’écosystème des phosphates et des engrais.

Cette complémentarité a d’ailleurs été évoquée en juillet à Rabat par une délégation parlementaire chilienne, qui a souligné les perspectives existantes entre les engrais marocains nécessaires à l’agriculture chilienne et les minerais stratégiques chiliens susceptibles d’intéresser les industries développées au Maroc.

Mais la relation bilatérale pourrait surtout trouver, dans les transformations climatiques et énergétiques contemporaines, certains de ses champs de coopération les plus prometteurs.

Le Maroc et le Chili connaissent tous deux les conséquences d’un stress hydrique croissant. Barrages, dessalement de l’eau de mer, optimisation des ressources hydriques et technologies liées à l’eau deviennent ainsi des domaines où les expériences nationales peuvent être mises en dialogue. Dans son discours, l’ambassadeur a particulièrement insisté sur cette convergence, rappelant les programmes engagés au Chili et l’expérience développée par le Maroc dans le dessalement.

Même logique dans le domaine énergétique. Les deux pays ont engagé des politiques de développement des énergies renouvelables et affichent des ambitions de décarbonation. Le solaire, l’éolien, les nouvelles technologies énergétiques, les infrastructures et, plus largement, les chaînes de valeur associées à la transition énergétique peuvent progressivement faire émerger une coopération qui ne serait plus uniquement commerciale, mais également technologique et industrielle.

L’agriculture constitue un autre laboratoire concret de ce rapprochement. La présence au Maroc d’une joint-venture maroco-chilienne spécialisée dans la production et l’exportation de fruits rouges dans la région d’Agadir illustre déjà la possibilité de passer du discours de complémentarité à l’investissement productif.

Plus récemment, la signature, en août, d’un protocole portant sur la quarantaine ainsi que sur la santé végétale et animale doit faciliter à terme l’accès de produits agricoles aux marchés respectifs. Derrière la technicité de ce type d’accord se joue un enjeu essentiel : supprimer progressivement les obstacles qui limitent encore la circulation des produits et donner aux opérateurs économiques un cadre plus favorable.

Le potentiel de cette relation ne saurait cependant être réduit aux échanges de marchandises.

Le Maroc et le Chili partagent également un rapport profond à la mer et une préoccupation commune pour la préservation des espaces océaniques. Le soutien apporté par le Maroc à la candidature de Valparaíso pour accueillir le futur secrétariat de l’Accord sur la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale, dit BBNJ, illustre cette capacité à faire converger leurs intérêts dans les enceintes multilatérales.

À cette coopération politique, économique et environnementale s’ajoute une dimension culturelle ancienne qui donne à la relation sa profondeur humaine.

Au nord du Chili, le Centre Mohammed VI pour le dialogue des civilisations de Coquimbo constitue l’un des symboles les plus visibles de cette rencontre entre les deux pays. Son vingtième anniversaire sera célébré en mars prochain. Plus qu’un édifice, il demeure le témoignage d’un dialogue construit au-delà de la seule diplomatie institutionnelle et inscrit la présence culturelle marocaine au cœur de l’espace latino-américain.

C’est sans doute là que réside l’une des singularités de la relation maroco-chilienne : elle s’est construite sans proximité géographique et sans voisinage régional. Elle a dû inventer ses propres passerelles.

Pendant soixante-cinq ans, Rabat et Santiago ont accumulé un capital diplomatique, institutionnel et humain. L’enjeu est aujourd’hui de lui donner une traduction économique à la hauteur des possibilités identifiées.

Le futur de cette relation pourrait dès lors se jouer autour d’une équation nouvelle : le Maroc comme plateforme de rapprochement du Chili avec l’Afrique, et le Chili comme interlocuteur naturel du Royaume vers l’espace latino-américain et pacifique. Cette vision, également évoquée récemment lors des échanges parlementaires entre les deux pays, donnerait à la coopération bilatérale une dimension qui dépasse largement leurs marchés nationaux respectifs.

À l’heure où les États cherchent à diversifier leurs alliances économiques, à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement et à construire de nouveaux corridors de coopération, la distance entre Rabat et Santiago peut paradoxalement devenir une force : celle de relier deux espaces économiques qui se connaissent encore insuffisamment.

Après soixante-cinq années consacrées à bâtir la confiance, le Maroc et le Chili semblent ainsi ouvrir un chapitre différent. Celui où l’amitié diplomatique ne constitue plus seulement l’héritage de la relation, mais le socle sur lequel peuvent désormais se construire les intérêts communs, les investissements et une nouvelle passerelle entre l’Afrique et le Pacifique.

 

 

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