Dossiers diplomatiques
Maroc–Chine : l’émergence d’un axe stratégique au cœur des nouvelles dynamiques mondiales

Il est des anniversaires qui ne se limitent pas à la commémoration d’un parcours historique, mais deviennent des moments de projection vers l’avenir. L’intervention de Yu Jinsong, Ambassadrice de la République populaire de Chine au Maroc, devant les représentants de la presse et du milieu académique marocain, à l’occasion du 105ᵉ anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois, s’inscrit pleinement dans cette perspective. Prononcée au moment où les deux pays célèbrent également le dixième anniversaire de leur partenariat stratégique, elle dépasse le cadre d’un discours institutionnel pour livrer une lecture de la trajectoire chinoise, de sa vision de la gouvernance et de la place que le Maroc est appelé à occuper dans les nouvelles dynamiques économiques et géopolitiques mondiales.
À travers cette intervention, la Chine ne se présente pas uniquement comme une grande puissance économique ayant réussi, en quelques décennies, une transformation sans précédent. Elle entend surtout expliquer les ressorts politiques, sociaux et stratégiques de cette ascension : autonomie de décision, adaptation du modèle de développement aux réalités nationales, attachement aux intérêts de la population, ouverture sur le monde, planification à long terme et capacité permanente de réforme. Autant de principes qui permettent de mieux comprendre la politique internationale de Pékin et la nature des partenariats qu’elle cherche désormais à construire.
Dans cette vision, la modernisation ne saurait résulter de la reproduction mécanique de modèles conçus ailleurs. La Chine insiste sur la nécessité, pour chaque pays, de choisir une trajectoire adaptée à ses propres réalités historiques, sociales et économiques. L’indépendance évoquée dans le discours de l’Ambassadrice ne signifie donc ni isolement ni fermeture, mais liberté de définir ses priorités, capacité d’assimiler les expériences étrangères sans les copier et volonté de résister aux pressions susceptibles de détourner un État de ses choix fondamentaux.
Cette conception trouve un écho particulier dans la trajectoire marocaine. Le Royaume a lui aussi fait le choix d’une modernisation progressive, maîtrisée et enracinée dans ses spécificités nationales. Sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, il a développé une approche associant stabilité institutionnelle, réformes économiques, infrastructures structurantes, ouverture internationale et projection africaine. Sans prétendre à l’identité des modèles, le Maroc et la Chine partagent ainsi une même culture du temps long et une même conviction : les transformations profondes ne peuvent être laissées aux seules fluctuations de la conjoncture, mais doivent être portées par une vision stratégique, des institutions solides et une continuité dans l’action.
C’est précisément cette convergence qui donne aujourd’hui au partenariat sino-marocain une portée dépassant la seule addition de contrats, de visites officielles et d’échanges commerciaux. Depuis la décision historique prise, il y a dix ans, par Sa Majesté le Roi Mohammed VI et le Président Xi Jinping d’établir un partenariat stratégique entre les deux pays, la relation a connu une accélération significative. Elle repose sur un capital de confiance politique, un respect réciproque et une volonté commune d’inscrire la coopération dans la durée.
Cette confiance constitue le premier fondement de la relation. La Chine met en avant le respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de la non-ingérence dans les affaires intérieures comme principes essentiels de sa diplomatie. Pour le Maroc, cette approche représente un élément déterminant, dans la mesure où la qualité d’un partenariat se mesure aussi à la compréhension des intérêts fondamentaux de chaque partie et à la capacité de les traiter avec cohérence et considération. La consolidation du dialogue politique entre Rabat et Pékin peut ainsi offrir à la coopération économique une base plus stable et plus lisible.
Mais c’est sur le terrain économique et industriel que cette relation prend aujourd’hui sa dimension la plus visible. Les échanges bilatéraux et les engagements d’investissement chinois au Maroc ont franchi, en 2025, le seuil de dix milliards de dollars. Le projet de la Cité Mohammed VI Tanger Tech, auquel plus de quarante entreprises auraient déjà adhéré, prévoit un investissement global dépassant quatre milliards de dollars et la création de plus de vingt-deux mille emplois directs.
Ces chiffres sont importants, mais leur signification véritable réside moins dans leur volume que dans le changement de nature de la présence chinoise au Maroc. Pendant longtemps, les relations économiques avec la Chine ont été perçues essentiellement à travers le commerce et les importations. La nouvelle phase qui se dessine repose davantage sur l’investissement productif, la localisation industrielle, le développement d’écosystèmes et l’intégration du Maroc dans des chaînes de valeur à vocation régionale et mondiale.
Le Maroc dispose, à cet égard, d’atouts particulièrement recherchés. Sa position géographique à la jonction de l’Europe, de l’Afrique, du monde arabe et de l’espace atlantique lui confère une valeur stratégique. Ses infrastructures portuaires et autoroutières, la compétitivité de ses plateformes industrielles, la qualité de ses métiers mondiaux et son réseau d’accords commerciaux lui permettent d’offrir aux investisseurs chinois bien davantage qu’un marché national. Le Royaume peut constituer une base de production, de transformation et d’exportation vers plusieurs continents.
La Chine, de son côté, n’est plus simplement l’usine du monde produisant à faibles coûts. Elle est devenue un acteur central de l’innovation, de l’industrie avancée, de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de l’aérospatial, des énergies nouvelles, des véhicules électriques et des infrastructures numériques. L’autonomie scientifique et technologique occupe désormais une place centrale dans sa stratégie de développement.
La complémentarité avec le Maroc est donc réelle. Le Royaume cherche à approfondir son industrialisation, à augmenter la valeur ajoutée locale, à accélérer sa transition énergétique et numérique et à consolider sa position dans les industries automobiles, aéronautiques, électroniques et pharmaceutiques. La Chine dispose des technologies, des capacités financières et des entreprises susceptibles d’accompagner cette ambition.
Toutefois, pour que cette complémentarité produise des effets durables, la coopération ne devra pas se limiter à l’implantation d’unités de production. Le véritable enjeu consistera à organiser le transfert de compétences, la formation des ingénieurs et techniciens marocains, l’association des entreprises locales, la recherche appliquée et la création de centres communs d’innovation. Le passage d’une relation commerciale à un partenariat de co-industrialisation constitue l’une des conditions essentielles de la réussite future de l’axe Rabat-Pékin.
La mesure chinoise de « zéro droit de douane » en faveur des produits marocains pourrait, dans ce contexte, ouvrir de nouvelles perspectives. L’objectif annoncé est de faciliter l’accès de produits marocains de qualité au vaste marché chinois et d’améliorer la structure des échanges bilatéraux.
Cette ouverture représente une occasion importante, mais elle pose aussi la question de la capacité de l’offre marocaine à répondre aux volumes, aux normes, aux habitudes de consommation et aux exigences logistiques du marché chinois. Pour réduire le déséquilibre commercial, il ne suffira pas de bénéficier de préférences douanières. Il faudra mettre en place une véritable stratégie d’accès au marché chinois, identifier les secteurs présentant un avantage comparatif, accompagner les exportateurs et développer une communication adaptée aux consommateurs et aux distributeurs chinois.
L’agroalimentaire, les produits de la mer, les agrumes, l’huile d’olive, les produits du terroir, les phosphates et leurs dérivés, certains produits pharmaceutiques, les composants automobiles et les industries culturelles pourraient constituer des domaines de développement. Mais la conquête d’un marché aussi vaste et complexe ne peut reposer sur des initiatives dispersées. Elle suppose une coordination entre les institutions publiques, les fédérations professionnelles, les opérateurs logistiques et les représentations diplomatiques et commerciales.
L’Initiative « La Ceinture et la Route » constitue l’autre cadre majeur de ce rapprochement. Le Maroc a signé, dès 2017, un mémorandum d’entente relatif à cette initiative avant de devenir, en 2022, le premier pays d’Afrique du Nord à conclure avec la Chine un document de coopération spécifique dans ce cadre.
Cette adhésion n’est pas seulement l’expression d’un intérêt pour les infrastructures. Elle traduit le positionnement du Maroc dans une nouvelle géographie des échanges mondiaux. À travers ses ports, ses zones industrielles, son ouverture africaine et ses corridors logistiques, le Royaume peut jouer un rôle de connexion entre les routes commerciales chinoises, le marché européen, l’Afrique de l’Ouest et l’espace atlantique.
À terme, le potentiel de coopération pourrait s’étendre aux infrastructures ferroviaires et portuaires, à la logistique, aux réseaux intelligents, aux plateformes numériques, à l’économie verte et à l’hydrogène. Il conviendra cependant de veiller à ce que chaque projet s’inscrive dans les priorités nationales marocaines, produise une valeur ajoutée locale, respecte les exigences environnementales et contribue effectivement au développement des territoires.
La question énergétique pourrait devenir l’un des principaux moteurs de la prochaine décennie. Le Maroc s’est imposé comme un acteur crédible de la transition énergétique grâce à ses investissements dans le solaire, l’éolien et les nouvelles filières liées à l’hydrogène vert. La Chine est, quant à elle, l’un des leaders mondiaux dans la production de panneaux solaires, de batteries, de véhicules électriques et d’équipements nécessaires à la décarbonation.
Une coopération structurée dans ces domaines pourrait permettre au Maroc de renforcer son autonomie énergétique, d’attirer de nouvelles industries et de se positionner comme plateforme africaine des technologies vertes. Mais elle pourrait aussi contribuer à la sécurité énergétique de partenaires extérieurs et à la construction de chaînes de valeur moins concentrées géographiquement.
La technologie et l’intelligence artificielle constituent un autre champ stratégique. Dans son intervention, l’Ambassadrice a mis en avant l’appel du Président Xi Jinping à renforcer la coopération internationale, à maîtriser les risques liés à l’intelligence artificielle, à garantir son caractère sûr et contrôlable et à accompagner les pays du Sud dans le développement de leurs capacités numériques.
Pour le Maroc, l’enjeu est considérable. L’intelligence artificielle influencera l’industrie, les services, l’administration, la santé, l’agriculture, la formation et la sécurité. La coopération avec la Chine pourrait contribuer au développement des infrastructures numériques, à la formation de compétences, à l’émergence de start-up et à la création de projets de recherche communs. Elle devra néanmoins reposer sur des cadres clairs de gouvernance des données, de cybersécurité, de protection de la vie privée et de maîtrise nationale des infrastructures stratégiques.
La profondeur d’une relation ne saurait toutefois se mesurer uniquement à ses investissements et à ses accords économiques. L’un des apports importants de l’intervention de l’Ambassadrice réside dans l’attention accordée aux échanges humains, culturels et intellectuels. Le Maroc et la Chine sont présentés comme deux civilisations millénaires ayant vocation à approfondir leur dialogue dans les domaines de la culture, du tourisme, des arts, du sport, de l’éducation et de la jeunesse.
Cette dimension reste encore en deçà du potentiel des deux pays. Malgré le développement des relations officielles, la connaissance mutuelle des sociétés demeure limitée. Les perceptions sont souvent construites à partir de représentations générales, qui ne reflètent ni la diversité de la société chinoise ni la profondeur des transformations marocaines.
Le développement des échanges universitaires, l’octroi de bourses, la création de programmes conjoints, la mobilité des étudiants et des chercheurs, la coopération entre les médias et la traduction des œuvres intellectuelles et littéraires peuvent donner à cette relation un ancrage plus profond. Une coopération économique ne devient véritablement stratégique que lorsqu’elle est comprise, portée et appropriée par les peuples.
À cet égard, l’appel adressé par l’Ambassadrice à la presse et au milieu académique marocain est particulièrement significatif. Les journalistes, chercheurs et universitaires ne sont pas seulement invités à observer la relation bilatérale, mais à contribuer à la construction de ponts intellectuels et humains entre les deux sociétés.
Cette responsabilité exige cependant d’éviter aussi bien la fascination sans recul que la lecture exclusivement critique ou idéologique. La Chine doit être analysée dans sa complexité, à travers ses résultats, ses ambitions, ses contraintes et les transformations internes qu’elle connaît. De même, le partenariat sino-marocain mérite une lecture lucide : il offre des opportunités considérables, mais sa réussite dépendra de la qualité des projets, de l’équilibre des intérêts et de la capacité marocaine à négocier des coopérations correspondant à ses priorités.
Sur le plan diplomatique, le rapprochement avec Pékin illustre la diversification maîtrisée des partenariats du Royaume. Le Maroc ne construit pas sa relation avec la Chine en opposition à ses alliances traditionnelles avec l’Europe, les États-Unis, l’Afrique ou le monde arabe. Il cherche plutôt à élargir sa marge d’action et à adapter sa diplomatie à un ordre international devenu plus fragmenté et plus multipolaire.
Cette démarche traduit une lecture réaliste des mutations en cours. Dans un monde marqué par la compétition entre puissances, les rivalités commerciales, la course technologique et les crises successives, aucun pays ne peut se satisfaire d’une dépendance excessive à un seul partenaire ou à un espace économique unique. La diversification n’est donc pas un changement de camp. Elle est un instrument d’autonomie, de résilience et d’équilibre.
La Chine propose, pour sa part, une vision internationale fondée sur le multilatéralisme, la coopération Sud-Sud et la réforme de la gouvernance mondiale, notamment à travers les initiatives pour le développement, la sécurité, la civilisation et la gouvernance mondiales. Le Maroc a apporté son soutien à plusieurs de ces démarches et adhéré aux Groupes des amis des Initiatives pour le développement et la gouvernance mondiaux.
Cette convergence ouvre des perspectives de coordination dans les enceintes internationales, en particulier sur les questions liées au développement, au financement, à la sécurité alimentaire, au climat, à la coopération africaine et à la représentation des pays du Sud. Le Maroc, fort de son expérience africaine, peut apporter une connaissance fine des réalités du continent. La Chine peut mobiliser d’importantes ressources financières, industrielles et technologiques.
Il faudra toutefois transformer les principes généraux de la coopération Sud-Sud en projets concrets produisant des résultats mesurables. Le développement africain ne peut se réduire à l’augmentation des échanges commerciaux ou à la construction d’infrastructures. Il doit favoriser l’emploi, la formation, l’industrialisation, la transformation locale des ressources et l’émergence d’entreprises africaines capables de prendre part aux nouvelles chaînes de valeur.
Dans cette perspective, le Maroc pourrait jouer un rôle d’interface entre la Chine et l’Afrique. Ses entreprises disposent d’une présence significative sur le continent dans les banques, les télécommunications, les assurances, les phosphates, les infrastructures et les énergies. Des partenariats triangulaires associant les capacités chinoises, l’expertise marocaine et les besoins des pays africains pourraient constituer un modèle original de coopération.
Mais cette ambition exige de dépasser la logique des annonces. Elle suppose la mise en place de mécanismes de suivi, de financement, d’évaluation et de gouvernance permettant de garantir la viabilité économique et l’utilité sociale des projets. Elle nécessite également l’implication du secteur privé, des universités, des collectivités territoriales et des sociétés civiles.
Après soixante-huit années de relations diplomatiques et dix ans de partenariat stratégique, le Maroc et la Chine se trouvent donc à un moment décisif. La phase de découverte mutuelle est dépassée. Celle de la coopération pragmatique est largement engagée. Il reste désormais à construire une relation plus équilibrée, plus diversifiée et plus profondément intégrée aux stratégies de développement des deux pays.
Le potentiel est considérable, mais rien n’est automatique. L’avenir du partenariat dépendra de la capacité à traduire la confiance politique en projets structurants, à transformer les investissements en valeur ajoutée locale, à convertir l’ouverture commerciale en opportunités pour les exportateurs marocains et à faire de la coopération technologique un instrument de montée en compétence plutôt qu’un simple accès à des équipements.
Le véritable succès ne se mesurera donc pas uniquement au nombre d’entreprises installées ou au montant des échanges. Il se mesurera à la qualité des emplois créés, à l’intégration des entreprises marocaines, à l’intensité du transfert technologique, au développement de la recherche, à la diversification des exportations et au rapprochement réel entre les deux peuples.
L’axe stratégique en émergence entre Rabat et Pékin porte ainsi une ambition qui dépasse le cadre bilatéral. Le Maroc peut devenir pour la Chine une plateforme de confiance en Afrique, en Méditerranée et dans l’espace atlantique. La Chine peut devenir pour le Maroc un partenaire majeur de sa transformation industrielle, numérique et énergétique. Ensemble, les deux pays peuvent proposer un modèle de coopération fondé sur le respect, l’intérêt réciproque et la construction d’une prospérité partagée.
À condition de préserver l’équilibre de la relation, de définir clairement les priorités et de maintenir une exigence constante de résultats, le partenariat sino-marocain pourrait s’imposer comme l’une des relations structurantes de la prochaine décennie. Il ne s’agirait plus seulement de rapprocher deux pays géographiquement éloignés, mais de relier deux visions du développement, deux espaces stratégiques et deux civilisations décidées à prendre une part active à la redéfinition des équilibres mondiaux.



