Dossiers diplomatiques

Maroc–Canada : la diplomatie des convergences entre dans une nouvelle dimension

Pendant longtemps, les relations entre le Maroc et le Canada ont évolué avec discrétion, loin des projecteurs qui accompagnent les grands partenariats internationaux. Pourtant, derrière cette apparente réserve s’est progressivement construite une relation fondée sur la confiance, le dialogue politique, la coopération économique et des liens humains particulièrement solides.

Le discours prononcé à Rabat par Mme Sandra McCardell, Chargée d’Affaires du Canada, à l’occasion de la Fête nationale canadienne, ne relève donc pas d’un simple exercice diplomatique. Il révèle une évolution plus profonde : celle d’un Canada qui redéfinit sa présence en Afrique et qui considère désormais le Maroc comme un partenaire incontournable de cette nouvelle ambition.

Cette évolution n’est pas fortuite. Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, la transition énergétique, la recomposition des chaînes de valeur et la compétition autour des ressources critiques, l’Afrique s’impose comme un espace central de croissance et d’influence. Le lancement par Ottawa de sa première Stratégie pour l’Afrique traduit cette volonté de renforcer sa présence diplomatique, économique et sécuritaire sur le continent.

Dans cette nouvelle architecture, le Maroc occupe une place singulière. Sa stabilité institutionnelle, son ouverture économique, sa position géographique à la croisée de l’Europe, de l’Atlantique et de l’Afrique, ainsi que la profondeur de ses partenariats africains en font un interlocuteur crédible pour toute puissance souhaitant inscrire son action dans la durée.

Le Royaume ne se présente pas seulement comme une porte d’entrée vers l’Afrique. Il y agit, y investit, y forme, y accompagne et y construit des partenariats durables. C’est précisément cette réalité que semble reconnaître Ottawa en plaçant Rabat au cœur de sa nouvelle projection africaine.

Les complémentarités entre les deux pays sont nombreuses. Le Canada dispose d’une expertise reconnue dans l’intelligence artificielle, les technologies propres, l’aérospatiale, les industries minières, l’enseignement supérieur et la recherche. Le Maroc, de son côté, s’affirme comme un hub industriel africain, un acteur majeur des énergies renouvelables, une plateforme logistique de premier plan et un pays fortement engagé dans la transition numérique.

Les perspectives sont donc considérables : hydrogène vert, minéraux critiques, gestion durable de l’eau, agriculture intelligente, économie bleue, infrastructures, formation, recherche scientifique, sécurité alimentaire et coopération triangulaire en Afrique. Sur chacun de ces dossiers, Rabat et Ottawa pourraient construire des projets à forte valeur ajoutée, au service de leurs intérêts communs et du développement africain.

Mais la qualité politique d’une relation ne suffit pas à produire automatiquement une dynamique économique à la hauteur des ambitions affichées. C’est là que se situe aujourd’hui le principal défi. Si le Maroc est devenu l’un des principaux partenaires commerciaux du Canada en Afrique, les investissements canadiens au Maroc demeurent encore relativement modestes au regard des opportunités offertes par le Royaume.

Cette situation mérite une réflexion lucide. Pourquoi les grands fonds d’investissement canadiens restent-ils encore peu visibles au Maroc alors que le pays s’impose progressivement comme l’une des plateformes industrielles et logistiques les plus compétitives du continent ? Pourquoi les entreprises canadiennes ne profitent-elles pas davantage des accords de libre-échange dont bénéficie le Maroc pour accéder aux marchés africains, européens et arabes ? Pourquoi les partenariats universitaires et scientifiques ne sont-ils pas encore structurés à la hauteur du potentiel existant entre les deux pays ?

Ces interrogations ne relèvent pas de la critique, mais de l’exigence stratégique. Elles indiquent que la relation maroco-canadienne dispose encore d’une importante marge de progression. Le moment est venu de passer d’une coopération cordiale à une coopération structurée, portée par des mécanismes économiques réguliers, des forums d’affaires sectoriels, des missions d’investissement ciblées et des projets communs dans les secteurs d’avenir.

Un autre levier demeure insuffisamment valorisé : la communauté marocaine établie au Canada. Forte de plusieurs centaines de milliers de citoyens et de résidents d’origine marocaine, elle représente bien davantage qu’un simple trait d’union humain entre les deux pays. Universitaires, chercheurs, médecins, ingénieurs, entrepreneurs, artistes et hauts cadres contribuent quotidiennement au rayonnement du Canada tout en conservant un attachement profond à leur pays d’origine.

Cette diaspora constitue un capital stratégique que Rabat et Ottawa gagneraient à mobiliser davantage. Elle peut devenir un accélérateur d’investissements, un moteur de l’innovation, un réseau d’influence et un catalyseur de partenariats universitaires, scientifiques, culturels et technologiques. Les relations internationales du XXIᵉ siècle ne se construisent plus uniquement entre gouvernements ; elles se développent aussi grâce aux diasporas, devenues de véritables acteurs de la diplomatie économique.

Dans cette perspective, les Marocains du Canada peuvent jouer un rôle décisif. Ils connaissent les deux cultures, les deux environnements économiques et les deux sensibilités institutionnelles. Ils peuvent faciliter les passerelles entre les universités, les entreprises, les collectivités territoriales, les centres de recherche et les investisseurs. Encore faut-il que cette énergie soit mieux organisée, mieux écoutée et mieux intégrée dans les stratégies bilatérales.

La coopération triangulaire en Afrique représente également une piste majeure. Le Maroc possède une connaissance approfondie du terrain africain et entretient des relations privilégiées avec de nombreux États du continent. Le Canada dispose, quant à lui, d’une expertise reconnue en matière de gouvernance, d’innovation, de financement du développement, de formation et d’adaptation climatique. Ensemble, les deux pays pourraient concevoir des projets communs dans l’agriculture durable, la formation professionnelle, l’entrepreneuriat des jeunes, la sécurité alimentaire, l’économie verte et l’autonomisation des femmes.

Le discours de Mme Sandra McCardell prend ainsi toute sa portée. Derrière les mots d’amitié et les références aux liens humains, il esquisse une ambition nouvelle : faire de la relation maroco-canadienne non plus seulement une relation bilatérale solide, mais un partenariat capable de produire des effets concrets sur le continent africain.

Le véritable défi n’est donc plus de savoir si les relations entre le Maroc et le Canada sont excellentes ; elles le sont. Le défi consiste désormais à leur donner une dimension économique, scientifique et stratégique à la hauteur de leur qualité politique. Tant que les investissements, l’innovation, la recherche, les partenariats industriels et la mobilisation des diasporas ne progresseront pas au même rythme que le dialogue diplomatique, les deux pays continueront d’évoluer en dessous de leur véritable potentiel.

À Rabat comme à Ottawa, le moment semble venu de changer d’échelle. Le Maroc et le Canada disposent d’une confiance ancienne, d’intérêts convergents et d’une vision commune sur plusieurs grands défis du siècle. Il leur appartient désormais de transformer cette convergence en architecture d’action.

Car les partenariats qui compteront demain ne seront pas ceux qui se contentent de célébrer le passé, mais ceux qui auront su convertir l’amitié en projets, le dialogue en investissements et la proximité humaine en puissance d’innovation partagée.

Entre le Maroc et le Canada, cette nouvelle étape paraît aujourd’hui à portée de volonté politique.

 

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