Maroc

ONCF : une année complète pour prouver que la vision peut devenir réalité

Il est des projets qui s’annoncent en chiffres, et d’autres qui s’imposent comme des tournants. Le programme ferroviaire engagé par l’Office National des Chemins de Fer appartient indéniablement à la seconde catégorie. Car derrière les milliards annoncés, les kilomètres de rails et les équipements mobilisés, se joue en réalité une mutation beaucoup plus profonde : celle d’un Maroc qui ne cherche plus simplement à suivre le rythme du monde, mais qui tente, pour la première fois avec une telle assurance, d’en redéfinir sa propre cadence. Un an après le lancement, sous l’impulsion de Mohammed VI, du chantier stratégique de la ligne à grande vitesse reliant Kénitra à Marrakech, la question n’est plus de savoir si le projet avance — il avance, et à un rythme soutenu — mais de comprendre ce qu’il révèle réellement du pays qui le porte.
Car oui, les indicateurs sont là, presque implacables : des acquisitions foncières menées à terme dans des délais rarement atteints pour des projets de cette envergure, des travaux de génie civil qui progressent sur l’ensemble du tracé, des volumes impressionnants de terrassement déjà réalisés, des ouvrages d’art qui émergent les uns après les autres, et une logistique ferroviaire qui s’organise avec précision autour de millions de tonnes de matériaux et d’équipements acheminés dans les temps. Mais réduire ce programme à une simple performance technique serait une erreur d’analyse. Car ce qui se joue ici dépasse largement la réussite d’un chantier : il s’agit d’un test grandeur nature de la capacité du Maroc à orchestrer, dans la durée, une transformation structurelle de son modèle de mobilité, et au-delà, de son modèle de développement.
L’enjeu est d’autant plus stratégique que ce projet ne transporte pas uniquement des passagers potentiels ; il transporte une ambition nationale, presque une démonstration de souveraineté opérationnelle. Lorsque près de 150 entreprises, majoritairement nationales, sont mobilisées sur un même programme, ce n’est pas seulement un chantier qui s’active, c’est tout un écosystème qui se met en tension, qui apprend, qui se structure, qui se mesure à des standards élevés. Mais là encore, une interrogation s’impose, presque nécessaire : cette mobilisation est-elle le signe d’une montée en puissance durable du tissu industriel marocain, ou simplement l’effet ponctuel d’un grand projet dont les retombées risquent de s’estomper une fois les travaux achevés ? La réponse à cette question déterminera, bien plus que les délais de livraison, la portée réelle de ce programme.
Car au fond, la ligne à grande vitesse Kénitra–Marrakech n’est pas seulement une infrastructure. Elle est une promesse. Une promesse de mobilité certes, mais surtout une promesse d’équilibre territorial, de compétitivité accrue, de repositionnement économique. Elle redessine des distances, modifie les perceptions, rapproche des pôles et en fait émerger d’autres. Pourtant, il serait naïf de croire que le rail, à lui seul, peut transformer les dynamiques économiques. Il en est le catalyseur, jamais la solution isolée. Et c’est précisément là que réside le véritable défi : intégrer cette infrastructure dans une vision globale, cohérente, capable de convertir la vitesse en valeur, et le mouvement en opportunité.
Dans cette perspective, l’ONCF ne joue plus uniquement son rôle d’opérateur. Il devient un acteur stratégique, presque un révélateur. Révélateur de la capacité du Royaume à tenir ses engagements, à gérer la complexité, à aligner ambition politique et efficacité opérationnelle. Révélateur aussi des limites possibles d’un modèle confronté à ses propres exigences. Car plus l’ambition est élevée, plus l’exigence l’est aussi. Et c’est peut-être là, dans cette tension permanente entre volonté et exécution, que se mesure la véritable maturité d’un projet de cette envergure.
Alors oui, les avancées sont réelles, tangibles, visibles. Mais elles appellent une vigilance intellectuelle, presque une exigence critique. Car un projet historique ne se juge pas uniquement à ce qu’il construit, mais à ce qu’il transforme durablement. Et c’est précisément là que se joue l’essentiel : dans la capacité du Maroc à faire de cette dynamique ferroviaire non pas une réussite isolée, mais le socle d’un nouveau rapport au développement, plus rapide, plus intégré, plus ambitieux.
Reste alors une question, simple en apparence mais décisive dans ses implications : assistons-nous à une accélération maîtrisée… ou à une bascule stratégique ? Car au fond, ce programme ne teste pas seulement la vitesse des trains à venir. Il teste la capacité d’un pays à changer de dimension.

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