Dossiers diplomatiques
Maroc–Colombie : le temps d’un partenariat lucide, ambitieux et enfin structuré

Les relations entre le Maroc et la Colombie ne manquent ni de profondeur historique, ni de sympathie politique, ni même de convergences potentielles. Ce qui leur a longtemps fait défaut, en revanche, c’est une architecture suffisamment dense pour transformer l’amitié diplomatique en partenariat stratégique, les déclarations de principe en projets durables et la connaissance mutuelle en véritable communauté d’intérêts. Depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1979, Rabat et Bogota ont su préserver un dialogue respectueux, ponctué de visites de haut niveau, de consultations politiques, d’échanges culturels et de mécanismes de coopération. Pourtant, cette relation demeure encore en deçà de ce que permettraient la position géographique des deux pays, leurs complémentarités économiques et leur ambition respective de mieux s’inscrire dans les recompositions géopolitiques en cours. Le discours prononcé par l’Ambassadeur Carlos Arturo Forero Sierra à l’occasion de la Fête nationale colombienne a précisément eu le mérite de ne pas masquer cette réalité derrière les formules protocolaires. En évoquant à la fois les périodes de rapprochement, les moments de distance, les temps d’intensité et les phases de ralentissement, le diplomate a proposé une lecture lucide d’une relation qui dispose d’un capital politique réel, mais dont le potentiel reste encore largement à organiser.
Le principal changement de perspective réside dans la manière dont la Colombie semble désormais appréhender le Maroc. Le Royaume n’est plus seulement regardé comme un partenaire bilatéral d’Afrique du Nord, mais comme un espace de projection vers l’Afrique, l’Europe et le monde arabe, une plateforme de stabilité, de connectivité et de développement disposant d’atouts reconnus dans les infrastructures, la logistique, les énergies renouvelables, l’agriculture, le tourisme, l’innovation et la gestion des ressources hydriques. Cette perception ouvre la voie à une relation différente, fondée non plus uniquement sur l’échange entre deux capitales éloignées, mais sur une logique d’interconnexion entre deux espaces régionaux. Le Maroc peut offrir à la Colombie une meilleure compréhension des marchés africains et un accès à des réseaux économiques déjà structurés sur le continent. La Colombie, de son côté, peut constituer pour les acteurs marocains une porte d’entrée crédible vers l’Amérique latine, les économies andines et l’espace du Pacifique. Cette complémentarité géographique est probablement l’un des fondements les plus prometteurs de la relation, mais elle ne produira aucun effet automatique. Une position stratégique n’a de valeur que lorsqu’elle est accompagnée de mécanismes de financement, de connexions logistiques, de cadres juridiques adaptés et d’une mobilisation réelle du secteur privé.
C’est précisément sur ce terrain que se situe la première limite. Les deux pays se connaissent encore insuffisamment sur le plan économique. Les entreprises marocaines disposent de peu de visibilité sur le marché colombien, tandis que les opérateurs colombiens connaissent encore mal les opportunités offertes par le Maroc et, au-delà, par ses implantations africaines. La distance géographique, l’absence de liaisons directes suffisamment développées, le coût du transport, les différences réglementaires et la faiblesse relative des réseaux d’affaires constituent autant d’obstacles qui freinent le passage de l’intention à l’investissement. À cela s’ajoute un défi plus politique : les priorités internationales de Rabat et de Bogota ne se rejoignent pas toujours au même rythme. Le Maroc concentre naturellement une grande partie de son action sur l’Afrique, l’Europe et son voisinage méditerranéen, tandis que la Colombie demeure principalement tournée vers les Amériques et le Pacifique. Pour que la relation gagne en densité, elle devra donc être portée par des intérêts suffisamment concrets pour résister aux changements de gouvernements, aux variations de conjoncture et aux divergences ponctuelles. Le discours de l’Ambassadeur est révélateur à cet égard lorsqu’il insiste sur la nécessité de maintenir le dialogue ouvert même dans les moments où les circonstances appellent à la prudence. Une telle formulation suggère que l’avenir de la relation ne peut être fondé sur l’illusion d’une convergence permanente, mais sur la capacité à gérer les différences sans remettre en cause la continuité du lien bilatéral.
Plusieurs domaines peuvent néanmoins donner à cette relation une substance nouvelle. L’agriculture et l’agro-industrie constituent un premier axe crédible, les deux pays étant confrontés aux défis de la sécurité alimentaire, du changement climatique, de l’optimisation des ressources hydriques et de la modernisation des chaînes de valeur agricoles. Le Maroc dispose d’une expérience importante dans l’irrigation, le dessalement, les engrais, la valorisation des filières agricoles et l’adaptation aux contraintes hydriques, tandis que la Colombie possède un potentiel agricole considérable, une biodiversité exceptionnelle et une forte capacité de production tropicale. Une coopération bien ciblée pourrait donc dépasser l’échange commercial pour intégrer le transfert d’expertise, la recherche agronomique, la formation et l’investissement conjoint. La transition énergétique constitue un deuxième champ d’action, le Maroc ayant développé une stratégie ambitieuse dans le solaire, l’éolien et les énergies propres, alors que la Colombie cherche elle aussi à diversifier son modèle énergétique. Dans ce domaine, la coopération pourrait associer administrations, entreprises, centres de recherche et universités, à condition d’identifier des projets précis plutôt que de multiplier les déclarations générales. La logistique et les infrastructures offrent également des possibilités importantes. L’expérience marocaine en matière portuaire, industrielle et de connectivité pourrait intéresser les partenaires colombiens souhaitant renforcer leur présence en Afrique, tout comme les opérateurs marocains pourraient trouver en Colombie un marché d’implantation vers l’Amérique latine.
La coopération universitaire et culturelle doit, elle aussi, cesser d’être considérée comme un simple accompagnement symbolique de la relation politique. L’exemption de visa a déjà produit un effet concret en facilitant les déplacements, le tourisme, les contacts humains et les échanges entre citoyens. Les initiatives culturelles évoquées dans le discours de l’Ambassadeur, notamment autour de la littérature, du cinéma et de la présence colombienne au Salon international du livre de Rabat, montrent que la connaissance mutuelle peut constituer un véritable levier diplomatique. Mais pour devenir structurante, cette diplomatie culturelle doit s’appuyer sur davantage de programmes universitaires conjoints, de bourses, de partenariats entre centres de recherche, d’échanges entre journalistes, artistes, étudiants et institutions culturelles. Le rapprochement humain est d’autant plus important que les deux sociétés partagent des héritages complexes, marqués par les influences arabes, andalouses, africaines et méditerranéennes. Ces références historiques ne doivent toutefois pas rester enfermées dans le registre commémoratif. Elles peuvent devenir une base pour développer une coopération contemporaine dans les industries culturelles, l’édition, l’audiovisuel, le tourisme patrimonial et la diplomatie académique.
Il convient cependant de distinguer ce qui est réellement possible de ce qui reste, à ce stade, difficilement réalisable. L’idée d’un partenariat économique majeur peut être crédible à moyen terme, mais elle suppose une progression méthodique. En revanche, imaginer une hausse spectaculaire et immédiate des échanges, un accord commercial de grande ampleur ou une transformation rapide de la relation en axe géoéconomique majeur serait excessif. Les conditions logistiques, les volumes actuels, la faible implantation croisée des entreprises et la concurrence d’autres partenaires imposent une certaine prudence. Ce qui peut être raisonnablement accompli, en revanche, est l’organisation régulière de missions d’affaires, la création d’un conseil économique conjoint, le renforcement des mécanismes de consultations politiques, l’identification de secteurs prioritaires, la promotion de partenariats universitaires et le développement de projets pilotes en agriculture, en énergie ou en formation. L’avenir de la relation dépendra moins des annonces ambitieuses que de la capacité à mettre en place une diplomatie de résultats, capable de suivre les projets, de lever les obstacles administratifs et de rapprocher concrètement les acteurs publics et privés.
Dans cette perspective, le rôle de l’Ambassadeur Carlos Arturo Forero Sierra peut être déterminant. Diplomate de carrière, fort de trente-cinq années d’expérience dans les relations extérieures, il a exercé dans des contextes aussi divers que l’Algérie, le Belize, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Belgique, le Canada et Porto Rico, tout en occupant plusieurs responsabilités au sein du ministère colombien des Affaires étrangères. Sa maîtrise du français, de l’anglais et de l’espagnol, sa formation en langues étrangères, en droit de l’environnement et en développement de projets sociaux lui confèrent un profil adapté aux priorités émergentes de la coopération maroco-colombienne. Son expérience peut lui permettre de relier les dimensions politique, économique, environnementale, universitaire et humaine de la relation. Mais sa réussite dépendra également de sa capacité à mobiliser les institutions colombiennes, à convaincre les entreprises de regarder davantage vers le Maroc, à créer des relais durables au-delà de l’ambassade et à transformer l’intérêt exprimé dans son discours en une feuille de route mesurable. Le diplomate peut impulser, rapprocher et faciliter ; il ne peut cependant se substituer à l’engagement des gouvernements, des opérateurs économiques et des institutions des deux pays.
La relation entre le Maroc et la Colombie arrive ainsi à un moment de vérité. Elle possède une histoire, une sympathie réelle et une volonté de dialogue, mais elle doit désormais prouver qu’elle peut produire davantage qu’une entente politique cordiale. Son avenir dépendra de la capacité des deux pays à sortir d’une coopération essentiellement déclarative pour bâtir un partenariat sélectif, réaliste et durable. Le potentiel existe, mais il ne doit être ni surestimé ni sous-exploité. L’enjeu n’est pas de présenter Rabat et Bogota comme des partenaires naturels que tout rapprocherait spontanément, mais de reconnaître qu’ils peuvent devenir des partenaires utiles, complémentaires et stratégiquement pertinents s’ils acceptent de construire cette relation avec méthode, continuité et lucidité. C’est à cette condition que l’Atlantique cessera d’être perçu comme une distance séparant deux pays pour devenir l’espace commun d’une coopération encore largement à inventer.



