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Francophonie : l’heure du courage politique ou le risque de l’effacement

Entretien exclusif avec Ciprian Mihali

À l’heure où les grands équilibres internationaux vacillent, où le multilatéralisme traverse une zone de turbulence profonde et où les espaces d’influence sont soumis à de nouvelles reconfigurations géopolitiques, la Francophonie se trouve à un moment de vérité. Plus qu’une communauté linguistique ou culturelle, elle est désormais interpellée sur sa capacité réelle à peser politiquement, à défendre ses valeurs et à répondre aux attentes d’un espace humain, économique et stratégique en mutation.
Peut-elle encore se contenter d’un rôle de forum de dialogue, ou doit-elle assumer une ambition plus affirmée, plus audacieuse, plus transformatrice ? La question mérite d’être posée sans détour.
C’est dans cette perspective que Le Nouveau Monde Diplomatique a rencontré Ciprian Mihali, philosophe, diplomate, ancien ambassadeur de Roumanie au Sénégal et dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, ancien directeur pour l’Europe de l’Ouest de l’Agence universitaire de la Francophonie, et actuel Représentant personnel du Président de la Roumanie pour la Francophonie. Fort d’un parcours où se croisent pensée critique, expérience diplomatique et engagement francophone de longue date, il livre ici une réflexion dense sur les limites actuelles de l’organisation, les conditions de sa refondation, et les exigences d’une Francophonie plus politique, plus influente et pleinement actrice dans le monde.
Vous évoquez un décalage entre l’ambition affichée de la Francophonie et son influence réelle. Est-ce aujourd’hui le cœur du problème ?
Il existe en effet, selon Ciprian Mihali, un écart que l’on ne peut ignorer entre les ambitions portées par la Francophonie et sa capacité d’impact réel sur les grandes décisions internationales. Mais cet écart n’est pas, à ses yeux, une fatalité structurelle. Il est d’abord le produit d’une crise plus large, celle du multilatéralisme lui-même, fragilisé par les recompositions du monde.
Pour autant, insiste-t-il, la Francophonie dispose des ressources politiques, humaines et diplomatiques pour assumer un rôle plus affirmé, à condition d’oser valoriser davantage l’expertise de ses États membres et d’investir pleinement le terrain politique.
La Francophonie est-elle une organisation d’impact ou une organisation de discours ?
La distinction lui paraît réductrice. Le discours diplomatique, dit-il, n’est pas en soi une faiblesse ; il peut être un instrument d’influence. Mais le problème surgit lorsque le discours n’est pas relayé par une capacité de transformation.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer parole et action, mais de faire en sorte que la parole diplomatique devienne levier d’impact, notamment face aux exigences de démocratisation, de gouvernance et de cohésion qui traversent l’espace francophone.
Faut-il rompre avec certaines inerties diplomatiques pour transformer la Francophonie ?
La réponse est clairement affirmative. Sans appeler à des ruptures spectaculaires, Ciprian Mihali estime que certaines habitudes, certains arrangements hérités et certaines inerties diplomatiques doivent être réinterrogés.
Dans un contexte international profondément changé, la Francophonie, affirme-t-il, ne peut continuer à agir selon des schémas anciens. Elle doit mobiliser imagination, pragmatisme et courage politique pour affirmer davantage sa vocation de médiateur et d’acteur stratégique.
Les contradictions entre valeurs proclamées et pratiques de certains États membres fragilisent-elles l’édifice francophone ?
La question est sensible, mais il ne l’élude pas.
Oui, des tensions existent. Oui, des pratiques politiques peuvent parfois entrer en contradiction avec les principes revendiqués. Mais pour lui, l’universalité des valeurs ne saurait reposer sur un modèle imposé uniformément. Elle se construit plutôt dans une appropriation plurielle, respectueuse des contextes et des trajectoires propres aux sociétés francophones.
Une vision qui substitue à l’uniformité une philosophie du partage.
La défense du français peut-elle encore se limiter au terrain culturel ?
Ciprian Mihali répond sans ambiguïté : non.
La langue française, affirme-t-il, ne peut plus être pensée seulement comme vecteur culturel ; elle doit être aussi portée comme instrument d’influence politique, économique et éducative.
Cette évolution implique une Francophonie plus offensive, capable de défendre ses intérêts, d’accroître son attractivité et de redonner à sa voix une portée plus audible sur la scène internationale.
La jeunesse, notamment africaine, reste-t-elle insuffisamment associée aux décisions ?
Il y voit clairement une limite du modèle actuel.
Pour lui, il ne peut y avoir de projet francophone crédible si la jeunesse n’est pas pleinement associée aux espaces de décision. Car ce sont précisément les jeunes générations qui porteront les conséquences des choix faits aujourd’hui.
Et sur ce point, son propos est net : la jeunesse africaine ne peut rester objet de discours ; elle doit devenir sujet de gouvernance.
Le numérique constitue-t-il un retard stratégique pour la Francophonie ?
Il préfère parler d’adaptation permanente plutôt que de retard.
Certes, l’environnement numérique demeure largement dominé par des logiques non francophones. Mais il considère que l’enjeu dépasse la simple traduction ou la défense linguistique.
Il appelle plutôt à une créativité numérique francophone, susceptible de produire des espaces technologiques plus inclusifs, plus utiles et plus adaptés aux besoins des populations.
L’économie demeure-t-elle le grand chantier inachevé de la Francophonie ?
Sur ce point, sa position est claire : l’économie doit désormais occuper une place centrale.
Sans renier les fondements culturels de la Francophonie, il estime que sa crédibilité future dépendra aussi de sa capacité à répondre aux besoins économiques, à créer des synergies et à renforcer son attractivité concrète.
Le chantier économique n’est pas périphérique ; il est, selon lui, prioritaire.
Le Maroc constitue-t-il, dans ce contexte, un modèle de leadership pour la Francophonie ?
À cette question, sa réponse est particulièrement forte.
Le Maroc, dit-il, incarne aujourd’hui un modèle d’influence fondé sur l’efficacité, l’attractivité et une diplomatie de rayonnement.
Il voit dans les dynamiques portées par le Royaume — en Afrique, dans les coopérations transversales et dans ses stratégies de projection — une source d’inspiration pour d’autres États francophones.
Un propos qui, dans le contexte actuel, n’est pas anodin.
Au fil de cet entretien, une conviction se dégage : la Francophonie ne souffre pas d’un manque de ressources, mais d’un déficit d’audace politique. Ses instruments existent. Ses réseaux existent. Ses capacités existent. Ce qui demeure en question, c’est leur mise en mouvement.
La réflexion portée par Ciprian Mihali ouvre ainsi un débat essentiel : faut-il simplement adapter la Francophonie aux mutations du monde, ou accepter qu’elle ne puisse demeurer crédible qu’au prix d’une refondation plus profonde ?
Au-delà des réponses apportées, certaines interrogations restent volontairement ouvertes — sur la puissance collective, sur les freins structurels, sur la vérité que l’on hésite encore à nommer. Et c’est peut-être là que commence le débat le plus nécessaire.
Car à l’heure des recompositions globales, la question n’est plus seulement ce que la Francophonie représente, mais ce qu’elle ose devenir.

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